Arts verbaux, Oeuvres/documents

Claude Guitton – mails en territoire « hors conventions »

 » En préambule à cet échange, je suis celte de la nation Allobroge et la tribu des Vertacomicorii, ceci me servira d’excuse pour une orthographe que je maîtrise d’autant moins que le français n’est pas ma langue, et que nous avons vocation et volonté à revendiquer notre statut de peuple de l’oralité. Ne t’étonne donc pas, je sais que parfois cela rend la compréhension de se que j’écris mal aisé, aussi n’hésite pas à demander des éclaircissements, des précisions sur les passages où elle t’auras plongé dans la confusion. Que veux-tu notre orthographe est à notre image et comme nos territoires souvent imprécise, parfois improbable.

Je suis sans lettre , donc un illettré du Vercors.

Cet précaution prise cela veut dire aussi que ni dans notre langue, ni dans les dialectes germains que nous utilisons occasionnellement nous n’avons de vouvoiement, et comme de plus, nous revendiquant montagnards, à l’altitude d’où je t’écris il n’est pas d’autre tradition que de vivre hors convention en se traitant en égaux, essentiellement pour échapper à des formalismes tueurs d’intentions (et dangereux en cordée), donc effectivement se tutoyer sera une bonne idée et la fonction primera le grade. »

 […]

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Arts verbaux, Récits

Couleur temple

par Yves Bergeret

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Dans la section Epuisement du quartier Titan de la ville du Port. A La Réunion, l’île volcanique surgie récemment – selon le temps géologique – du fond de l’Océan Indien, sans plateau continental, sans aucune autre île visible sur l’horizon. L’île qui a très lentement commencé à être peuplée au dix septième siècle, sans génocide préalable comme aux Antilles, sans commerce triangulaire. Juste ce haut volcan effusif qui ne connaît pas d’explosion, mais de lentes coulées occasionnelles de lave dont certaines touchent l’océan. Dans la masse épaisse des scories du volcan, de très profondes Ravines, aux parois très raides et couvertes de végétation. Ravines taillées à vif par les pluies tropicales massives dans la matière frêle des déjets du volcan. Et parfois un violent cyclone. Puis la paix à nouveau de l’océan vide.

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Arts verbaux, Récits

Godefroy (-texte en cours de remaniement-)

par Bertrand Agrech

*

Ce récit nous parle d’un viel homme inconnu dans ce monde. Son nom n’évoquera probablement pas grand chose pour vous mais sachez qu’il est en vérité un grand monsieur qui possède dans son vieux sac d’aventurier, une véritable histoire.

Je vivais dans un foyer. Un foyer catholique, pour être plus précis. J’avais une chambre simple au premier étage. Le premier, le deuxième et le troisième étaient réservés aux mecs. Le 4e et le 5e étaient pour les filles. Interdiction totale de se mélanger par étage entre filles et garçons. Chaque type était incité à manger avec le ou les gars de son étage, dans une cuisine commune. C’est de cette manière-ci que mon foyer fonctionnait.

A vrai dire, chacun faisait comme il voulait, en dépit d’un certain nombre de règles à respecter. En outre, comme toute règle, celles-ci pouvaient se contourner aisément. Bien sûr, à bon entendeur.

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Arts verbaux

Lecture numérique et sinéités

par Mohamed Mbougar Sarr

L’on échoue toujours, aussi[1], à parler de ce qu’on redoute. La crainte a ceci de commun avec la passion qu’elle enlève toujours à la parole sinon sa lucidité, au moins sa clarté. Et le cœur de la peur, comme celui de l’amour, n’est jamais clairement dit : on croit, en le surchargeant de parole, de mots, d’extases, d’exagérations, en conjurer l’aphasie menaçante ; on ne fait en réalité bien souvent qu’en décrire seulement —et seulement, hélas— les effets. Mais les effets ne suffisent jamais, et la peur elle-même n’est jamais vraiment dite, communiquée.

Il se peut que ce soit le fatal sort du langage de n’être jamais qu’incomplet. Mais il se peut également que ce soit nous qui n’y regardons pas bien au premier abord.

Ainsi ai-je longtemps manifesté de la crainte devant l’irruption du numérique dans le geste de lecture sans pouvoir en dire la nature véritable. Je ne fis alors, comme toujours, que trouver des justifications fort annexes et légères: « il me faut le froissement de la page qui se tourne, et le numérique ne me l’offre pas ; j’ai besoin de l’odeur si singulière des pages d’un vieux livre, et le numérique ne m’en enivre pas ; la sensation physique du livre m’est nécessaire et le numérique me l’ôte » etc. Autant de considérations respectables et non dépourvues de vérité, mais insuffisantes, somme toute, à expliquer la vraie teneur de ma crainte du numérique. Le bruissement des pages et leur odeur, la présence physique du livre (son poids, son format…) ne constituent pas le fondement, l’essence du geste de lecture : ils ne sauraient tout au plus en être que des effets, c’est-à-dire un ensemble d’éléments qui en découlent et qui créent une atmosphère à/de la lecture, mais qui ne sont pas essentiellement, à elles seules, la lecture. Ce qui se passe dans l’acte de lecture —je veux dire, ce qui se joue intérieurement— dépasse en effet des éléments d’atmosphère : l’on pourrait même dire que l’un des buts de la lecture est d’arracher l’esprit et le corps à l’atmosphère, à l’ambiance. Et du reste, j’ai appris récemment que certaines tablettes —à moins qu’il ne s’agisse de liseuses, la nuance m’échappe  — reproduisaient désormais à l’identique le bruit d’une page que l’on tourne. Il n’est pas interdit de penser qu’un jour, ces technologies parviendront à reproduire leur odeur. Je ne sais alors, si cela arrivait, ce que je pourrais bien dire pour frapper encore le numérique de ma suspicion de lecteur « précieux ».

Il fallait donc parvenir à dire la crainte.

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Arts verbaux, nouvelles

Le Monument

par Mohamed Mbougar Sarr  

   Auguste Rodin, en plein milieu de sa promenade du crépuscule, s’arrêta soudain, comme paralysé par une force invisible, immatérielle, ou frappé par une de ces commotions de l’esprit, dont la brutalité contraint à suspendre tout mouvement. Le visage tourné vers le soleil qui se couchait, la bouche stupidement ouverte, la mise peu soignée, la barbe lâchée, empoussiérée et sauvage, l’œil vide et perdu dans l’on ne savait quelle terrible vision, il ressemblait là, au milieu de ce pont qu’il traversait chaque soir à la même heure après une journée d’enfermement et de labeur dans son atelier, à quelque fou aux prises avec une apparition surnaturelle. Cet état dura plusieurs secondes, sans que Rodin parlât, sans qu’il bougeât, sans même qu’il cillât ; puis, aussi brusquement qu’il était rentré dans ce moment de léthargie ou d’extase silencieuse, il en sortit, se retourna et se mit à courir comme un forcené vers son atelier.

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Arts verbaux, Récits

Retrait, lettre et peau

par Yves Bergeret

Dans notre bourg des Préalpes où il est né il y a à peine plus de cinquante ans, il arpente en boitant matin et soir la rue principale ; on le salue, on lui parle un peu, il répond par un lent émerveillement apparent, la bouche très humide, juste quelques mots, souvent répétant ceux qu’il vient d’entendre. Il rend des petits services, balaie la salle d’un bar, le trottoir devant un autre bar, fume ses grosses cigarettes, remonte la visière de sa caquette sur son crâne, rit d’un bon rire lent, ses yeux bleus ancrés dans un paysage de sombre remuement intérieur où il trouve une sorte de réconfort, parmi le glissement abrasif de notre monde.

Avec sa pension de handicapé et quelques sous gagnés ci et là il s’achète des stylos-billes et des crayons de couleur. Il adore dessiner sur des feuilles le plus souvent au format A4. Il en est fier. Il ne sait lire et écrire que les lettres du prénom sous lequel tout le monde le connaît.

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Arts verbaux, Récits

Caliman (-texte en cours de remaniement-)

par Bertrand Agrech

Scan0008               Cette histoire traite d’une rencontre. C’est celle d’un petit con de 20 ans et d’un pauvre homme à qui il ne reste plus que la rue comme foyer.

A l’époque, je travaillais dans un restaurant. Il était situé aux alentours de Saint-Michel. C’était un restaurant complètement touristique. C’était l’été et les clients représentaient une masse incroyable. Je crois que l’on devait être début juin, je ne sais plus exactement. Les patrons à cette époque ne pensaient qu’à faire du chiffre ; c’est à dire, faire consommer le plus de clients pour avoir le plus gros chiffre d’affaire possible. Je bossais à temps plein et quelques fois, je dois dire que j’avais le plaisir de faire la « fermeture ». A cette période, je vivais à droite à gauche chez des amis. Par conséquent je n’étais attendu nulle part. Je parle bien de plaisir car premièrement c’était mon premier vrai job et puis faire la fermeture à des horaires inconnues m’excitait pas mal. En effet, quel type de client pouvions nous croiser à ces heures tardives ? Et puis franchement, à ce moment là de la nuit, il y a une ambiance vraiment spéciale. Les gens déambulent dans les rues comme des visiteurs. Ils sont à la recherche de plaisir et cherchent à les satisfaire dans ces quartiers.

Quand j’avais dans les 13/14 ans mes parents m’obligeaient à me coucher à telle ou telle heure. Mais dorénavant il n’y avait plus aucune limite. Je pouvais finir mon travail vers 2 heures du matin tout en sachant que c’était baisé pour choper un métro. Après 2 heures donc, personne ne pouvait savoir ce que je ferai. J’étais responsable par mon travail mais surtout j’étais libre de faire ce que bon me semblait.

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Arts verbaux, Poésie

L’Os Léger en Sicile : éthique de la langue-espace dans l’œuvre de Yves Bergeret

par Arsène Caens

/TERRAIN

—YVES BERGERET

Présentation

Yves Bergeret est un poète français né en 1948. Il publie depuis 1978 sous forme de recueils – L’Avance (1984), Poèmes de Prague (1998) etc. – de livres d’artistes  en collaboration avec des plasticiens – Poèmes du grand atelier (2012), avec des gravures de Maya Mémin etc. – où des ouvrages d’anthropologie poétique de l’image – L’image ou le monde. Trois voyages vers les églises peintes de Chypre (2008), Couleur (2012) etc.

Il faut ajouter à cette liste d’ouvrages une somme importante – en réalité centrale et majoritaire dans l’oeuvre de Yves Bergeret – d’actions en extérieur (Martinique, Mali, Sicile, Alpes…) avec des « créateurs populaires », donnant lieu à autant d’installations in situ, généralement suivies d’expositions en musée ou en galerie. Ces réalisations aboutissent le plus souvent à des publications – Cadastre et mailles (2005), La maison des peintres de Koyo (2006) – utiles aussi bien à l’anthropologue, l’historien ou le critique d’art, qu’à l’artiste contemporain, plasticien ou poète à la recherche de voix neuves pour faire œuvre de sa parole.

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