écrits, Oeuvres/documents, Réflexions, société

Claude Guitton – mails en territoire « hors conventions »

 » En préambule à cet échange, je suis celte de la nation Allobroge et la tribu des Vertacomicorii, ceci me servira d’excuse pour une orthographe que je maîtrise d’autant moins que le français n’est pas ma langue, et que nous avons vocation et volonté à revendiquer notre statut de peuple de l’oralité. Ne t’étonne donc pas, je sais que parfois cela rend la compréhension de se que j’écris mal aisé, aussi n’hésite pas à demander des éclaircissements, des précisions sur les passages où elle t’auras plongé dans la confusion. Que veux-tu notre orthographe est à notre image et comme nos territoires souvent imprécise, parfois improbable.

Je suis sans lettre , donc un illettré du Vercors.

Cet précaution prise cela veut dire aussi que ni dans notre langue, ni dans les dialectes germains que nous utilisons occasionnellement nous n’avons de vouvoiement, et comme de plus, nous revendiquant montagnards, à l’altitude d’où je t’écris il n’est pas d’autre tradition que de vivre hors convention en se traitant en égaux, essentiellement pour échapper à des formalismes tueurs d’intentions (et dangereux en cordée), donc effectivement se tutoyer sera une bonne idée et la fonction primera le grade. »

 […]

… « LES TERRITOIRES HORS-CONVENTIONS »…

 » Ni une provocation, ni une insolence, même pas une impolitesse…, mais une revendication et une résolution, légitimé par la nécessité de se traiter en égaux, de dépasser les désaccords sur des conventions, qui pour un peuple de mémoire vivant sur les gravats produit par l’effondrement successif des valeurs qui  composent son univers, restent entachées par les violences initiales commises pour les imposer. Le passé étant pour nous imprescriptible…resté à chercher des solutions pour surmonter nos aversions (silencieuses) et ne pas abdiquer devant la mainmise de ces machines à broyer les cultures qu’on parfois été les états-nations centralisateurs et devant celles que sont les gouvernances avec leurs exigences d’espaces mondialisés-ouverts harmonisés, suffisamment uniformes pour représenter « le grand marché ». Voilà comment se sont composés les territoires hors-conventions, les seuls où puissent se trouver ces gens capables de porter la souveraineté d’une poésie.

Je dessine là le lien vital qu’il y a entre ces territoires, territoire du Hors-convention, et  territoires de poésie souveraine accompagné des gens qui la peuplent et sans qui on en parlerait pas.

Peut-être que cela m’imposera la difficulté supplémentaire de rechercher une maison d’édition dans un espace probablement francophone mais non confins à l’hexagone…ce sont là des choses non tranchées, sur lesquelles je consulte encore. Mais je ne suis pas poète par complaisance.

Hors conventions, n’est pas une posture, un caprice…

Tu pourrais croire que hors-conventions est l’alibi de ceux qui ne maîtrise pas assez les codes sociaux pour ne pas attirer plus de sarcasmes et de mépris que la non appartenance à un sérail, un cénacle ne leur en valait déjà : « A défaut d’être des nôtres, sachez manier la langue comme il sied si vous avez prétentions à nous affliger de vos pensées ! »

Peut-être à trop avoir vu évoluer les pédants attachés à leur protocole, on peut surtout juger de leur incapacité à pouvoir « cum prendere » le sens que les autres donnent à ces mêmes choses qu’ils vivent et veulent partager. Peut-être en arrive-t-on à développer un écoeurement viscéral ?

Hors-conventions n’est donc pas une façon de trembler devant une ignorance mise à nue, ni une façon de conjurer le sort de jugement promis par les mandarins, les élus…, ni une manière de chercher à prévenir un claquement de porte au nez.

C’est la volonté affichée de se donner des chances de se traiter en égaux et de tirer de cette situation le meilleur partie, d’ aller chercher et d’appeler à soi une nouvelle poétique, qui par exemple n’appartiendrais plus exclusivement à un cercle, hermétiquement à une élite, mais au « Tous » de Lautréamont, Breton, Soupault et les autres.

C’est décider de riposter tout azimut fond et forme, par le biais d’intuitions maturées et réfléchies…sans volonté de faire violence, mais avec fermeté et sans accepter de se regarder au travers des éléments de jugements « exo-gênes », qui sont volontiers dépréciateurs.

Piochant mes convictions au-delà du seul terreau préconisé pour une réussite, une émergence dans la culture, allant sarcler le tout venant des écrits de la vie que je ne méprise pas, j’y trouve parfois des propos et leurs échos dans des dimensions pourtant réputées parallèles…

J’ai lu avec attention une préconisation de Viviane Forrester dans « L’horreur économique »  qui proclame une nécessité de ne plus intégrer les jugements de l’autre, et j’en ai retrouvé un écho dans ces lignes de Manuel Vàzquez Montalban : « Nous sommes tel que nous croyons être et nous devons ignorer le regard délibérément dépréciateur des autres ».

Convenances et conventions d’en deçà des Alpes ne font pas convenances et conventions au-delà, ni même surtout en son seins.

Le fond la forme signe une si étrange trace, qu’il faut être attentif à la part intime laisser en pâture derrière soi

Tout est si simple à qui tait tout.

Mais ce silence prêche la résignation, et la violence calme qui est son ombre étonnera toujours les phalanges liberticides de ce qui y apposeront un sens et ses slogans. « 

[…]

…LA GARE DE LUS-LA-CROIX-HAUTE…

 » La gare de Lus-la-croix-haute (Loch) porte en elle quelque chose d’extraordinaire. Il manquait une concordance d’hommes aux folies presque ordinaires pour que sa nature se révèle. 

Et c’est bien ce qui s’est passé avec notre équipe, patrick, flo et moi, ainsi qu’une nouvelle génération de « voyageurs », dont assurément vous êtes. Nous n’avons pas détourné le sens de la gare de Loch. C’est bien un lieu d’ invite aux voyages, de voyages, d’accueil, de pas perdus, d’impatience, d’échanges…Sauf que nous en avons dé-rigidifié la fonctionnalité. Le voyage, l’accueil commence bien plus tôt qu’on ne le crois, hors ferroviaire parfois même. 

En réalité les gens y trouvent souvent ce qu’ils avaient dans leurs bagages,…mais enfouis, égarés. C’est ça  ! Nous avons bien une fonction, au delà des objets trouvés, de bureau des idées retrouvées ! Il faut dire que le cadre non promiscuitaire, l’élargissement des horizons, nous permettent d’autres rapports…Ré-équilibrants.

Souvent en réalité nous ne disons que quatre mots qui, instillés au bon moment, raisonnent et donnent sens aux destins qui se croisent, se ré-aiguillent ici.

Comme des souffleurs qui renouent un dialogue.

Les gens ne sont, dans cette société d’humanité parcellisée, tellement plus habitués à la réplique de sens, (et non celle de politesse qui ne demande pas d’écoute), à la contradiction, au dialogue, qu’ils ne s’en aperçoivent pas. Nous, nous tirons parti de tout en curieux insatiable de la vie que nous sommes. La disponibilité fait le reste. Et peu à peu nous nous invitons dans une inter-relation.

La gare de Loch est un interstice entre deux descentes. Un col tel que vous aimez en parler. Un paradis entre deux enfers. Une parenthèse, un lieu qui en réalité n’existe pas… Pas dans l’absence de ses agents et de ses usagers.

Nous ne sommes pas un lieu, ni des gens publiques,…mais sûrement pas privé d’un certain sens et d’un sens certain pour nos visiteurs. Un bon sens, je crois. Pas un lieu publique, mais un lieu de découverte pudique. Oui! Un lieu pudique. C’est sans doute pour ça que nous sommes un peu isolés et à l’écart. Ce sont d’ailleurs des écarts dont nous aidons à re-découvrir la beauté, en et pour chacun.

Nos tirades ne sont au début, souvent, que des introductions, des psalmodies usées mais aux pouvoirs incantatoires toujours forts chez qui les reçoit. C’est pour ça que parfois il nous arrive d’avoir peur. Parce qu’en réalité la démarche que nous initions appartient pour une très grande part à la réceptivité Alter.

Je crois que se sont des choses qui étaient courantes, mais parce que le monde dans sa folie a perdu et dégradé l’humain dans ses inter-relations, elles ont désormais besoin d’un cadre, d’un décor, d’indications, de balisage pour resurgir.

La gare de Lus, dans une oeuvre conjointe de ses agents devient un lieu où s’inscrit: « Ici relations humaines ». Ce panneau indicateur scintille aux yeux de ceux qui se sont rendus aveugles aux pragmatismes, à l’économique régnant.

C’est surtout par la maîtrise non avide, non égoïste mais mutuelle de la véritable richesse de nos vies, du temps,- plus particulièrement celui que l’on donne à l’inconnu, à l’étrange-, que la gare de loch rétablit la magie initiale du lieu, notre pendule en témoigne…

Un sens aux pèlerins, aux « Diogénes lanterneux »!!!

Ici, a Loch on sur-consomme du temps dans chacune de nos invites pour lui ôter toute valeur marchande, pragmatique…Pour en ôter un caractère utile, leur devenir « rationnel ». C’est pourquoi les pragmatisants nihilisants ne s’arrêtent pas, dérouté par cette autre fonction de la gare qu’il ressentent, mais ne comprennent pas.

Paradoxalement pourrions nous vouloir faire de la gare de Lus le centre de l’univers ? Centre de nos univers, c’est sûr,…mais au delà ? Centre de l’univers qui par des parallèles « Gorgonoïques » cher à Dali serait l’exact contre-point tellurique à celui de la gare de Perpignan. (Les centre d’univers sont toujours dans des gares, Perpignan, Loch, d’Orsay, central station…)

Oui, je crois que sa peut faire partie de nos ambitions.

De l’égoïsme, du narcissisme, enfin un vrai visage ??! 

Oui totalement…mais à titre sacrificiel. On sacrifie à l’égocentrisme et au narcissisme, juste dans le soucis que nos démarches puissent rester intelligible aux citadins de bonne volonté, qu’ils aient un minimum de point de repère pour demeurer avec nous, dans ce lieu dont on voudrait qu’il soit dit que c’est un asile…pour désaliénés.

Histoire de dire aussi que les paradoxes, les contradictions, ne nous effraient pas. Elles sont l’humain.

En toute connivence poétique

Claude « 

***

« Les sources ne coulent pas à l’envers » : ici je salue et remercie le poète montagnard Claude Guitton, qui, par cette phrase apparue dans notre échange le 26 janvier 2014, m’a donné son accord pour laisser filer sur Cadrans quelques passages tirés de trois mails écrits de sa main. Issues de conversations ayant eu lieu d’une part avec le poète Yves Bergeret, d’autre part avec moi-même, ils sont à dater entre l’été 2012 et le mois de janvier 2014.

Tels que présentés ici, dans une mise en forme (minimale) dont la responsabilité me revient, ils s’adressent sans intermédiaire à tout lecteur des villes ou d’ailleurs, lui proposant une voie d’entrée dans le travail de pensée d’un « micro-écrivain » ou « poète de proximité » – selon ses propres termes – actif dans les hauteurs du Vercors.

Attaché à vire dans et par l’oralité, il me permettra de le remercier encore une fois de m’avoir laissé « reproduire » ici une pensée originellement destinée à un « circuit court » de conversation en direct.

L’occasion de redonner une phrase d’Emerson, que Claude nous fait connaître à sa façon, et que nous comprendrons ici dans son extension la plus grande : « La conversation est l’atelier et le laboratoire de l’étudiant. ».

AC

 

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