Récits, rencontres

Godefroy (-texte en cours de remaniement-)

par Bertrand Agrech

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Ce récit nous parle d’un viel homme inconnu dans ce monde. Son nom n’évoquera probablement pas grand chose pour vous mais sachez qu’il est en vérité un grand monsieur qui possède dans son vieux sac d’aventurier, une véritable histoire.

Je vivais dans un foyer. Un foyer catholique, pour être plus précis. J’avais une chambre simple au premier étage. Le premier, le deuxième et le troisième étaient réservés aux mecs. Le 4e et le 5e étaient pour les filles. Interdiction totale de se mélanger par étage entre filles et garçons. Chaque type était incité à manger avec le ou les gars de son étage, dans une cuisine commune. C’est de cette manière-ci que mon foyer fonctionnait.

A vrai dire, chacun faisait comme il voulait, en dépit d’un certain nombre de règles à respecter. En outre, comme toute règle, celles-ci pouvaient se contourner aisément. Bien sûr, à bon entendeur.

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médias, Réflexions

Lecture numérique et sinéités

par Mohamed Mbougar Sarr

L’on échoue toujours, aussi[1], à parler de ce qu’on redoute. La crainte a ceci de commun avec la passion qu’elle enlève toujours à la parole sinon sa lucidité, au moins sa clarté. Et le cœur de la peur, comme celui de l’amour, n’est jamais clairement dit : on croit, en le surchargeant de parole, de mots, d’extases, d’exagérations, en conjurer l’aphasie menaçante ; on ne fait en réalité bien souvent qu’en décrire seulement —et seulement, hélas— les effets. Mais les effets ne suffisent jamais, et la peur elle-même n’est jamais vraiment dite, communiquée.

Il se peut que ce soit le fatal sort du langage de n’être jamais qu’incomplet. Mais il se peut également que ce soit nous qui n’y regardons pas bien au premier abord.

Ainsi ai-je longtemps manifesté de la crainte devant l’irruption du numérique dans le geste de lecture sans pouvoir en dire la nature véritable. Je ne fis alors, comme toujours, que trouver des justifications fort annexes et légères: « il me faut le froissement de la page qui se tourne, et le numérique ne me l’offre pas ; j’ai besoin de l’odeur si singulière des pages d’un vieux livre, et le numérique ne m’en enivre pas ; la sensation physique du livre m’est nécessaire et le numérique me l’ôte » etc. Autant de considérations respectables et non dépourvues de vérité, mais insuffisantes, somme toute, à expliquer la vraie teneur de ma crainte du numérique. Le bruissement des pages et leur odeur, la présence physique du livre (son poids, son format…) ne constituent pas le fondement, l’essence du geste de lecture : ils ne sauraient tout au plus en être que des effets, c’est-à-dire un ensemble d’éléments qui en découlent et qui créent une atmosphère à/de la lecture, mais qui ne sont pas essentiellement, à elles seules, la lecture. Ce qui se passe dans l’acte de lecture —je veux dire, ce qui se joue intérieurement— dépasse en effet des éléments d’atmosphère : l’on pourrait même dire que l’un des buts de la lecture est d’arracher l’esprit et le corps à l’atmosphère, à l’ambiance. Et du reste, j’ai appris récemment que certaines tablettes —à moins qu’il ne s’agisse de liseuses, la nuance m’échappe  — reproduisaient désormais à l’identique le bruit d’une page que l’on tourne. Il n’est pas interdit de penser qu’un jour, ces technologies parviendront à reproduire leur odeur. Je ne sais alors, si cela arrivait, ce que je pourrais bien dire pour frapper encore le numérique de ma suspicion de lecteur « précieux ».

Il fallait donc parvenir à dire la crainte.

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nouvelles, Récits

Le Monument

par Mohamed Mbougar Sarr  

   Auguste Rodin, en plein milieu de sa promenade du crépuscule, s’arrêta soudain, comme paralysé par une force invisible, immatérielle, ou frappé par une de ces commotions de l’esprit, dont la brutalité contraint à suspendre tout mouvement. Le visage tourné vers le soleil qui se couchait, la bouche stupidement ouverte, la mise peu soignée, la barbe lâchée, empoussiérée et sauvage, l’œil vide et perdu dans l’on ne savait quelle terrible vision, il ressemblait là, au milieu de ce pont qu’il traversait chaque soir à la même heure après une journée d’enfermement et de labeur dans son atelier, à quelque fou aux prises avec une apparition surnaturelle. Cet état dura plusieurs secondes, sans que Rodin parlât, sans qu’il bougeât, sans même qu’il cillât ; puis, aussi brusquement qu’il était rentré dans ce moment de léthargie ou d’extase silencieuse, il en sortit, se retourna et se mit à courir comme un forcené vers son atelier.

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