nouvelles, Récits

Le Monument

par Mohamed Mbougar Sarr  

   Auguste Rodin, en plein milieu de sa promenade du crépuscule, s’arrêta soudain, comme paralysé par une force invisible, immatérielle, ou frappé par une de ces commotions de l’esprit, dont la brutalité contraint à suspendre tout mouvement. Le visage tourné vers le soleil qui se couchait, la bouche stupidement ouverte, la mise peu soignée, la barbe lâchée, empoussiérée et sauvage, l’œil vide et perdu dans l’on ne savait quelle terrible vision, il ressemblait là, au milieu de ce pont qu’il traversait chaque soir à la même heure après une journée d’enfermement et de labeur dans son atelier, à quelque fou aux prises avec une apparition surnaturelle. Cet état dura plusieurs secondes, sans que Rodin parlât, sans qu’il bougeât, sans même qu’il cillât ; puis, aussi brusquement qu’il était rentré dans ce moment de léthargie ou d’extase silencieuse, il en sortit, se retourna et se mit à courir comme un forcené vers son atelier.

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