Entretiens, portrait

HU Jiaxing – interview

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Photographie tirée de la série Montagne de l’âme (2009)

Cet interview est le résultat de deux discussions ayant eu lieu en 2011 entre Versailles et Paris, conduites par Arsène CAENS et Maximilien THEINHARDT avec la participation de Thomas MARTIN. Elle est extraite de la monographie HU Jiaxing, La nature en impression, parue en 2012 chez Tractions Éditions

***

– Jiaxing, de quelle Chine viens-tu exactement ?

Très bonne question : avant hier j’étais avec un très bon ami taïwanais, on était ensemble pour un colloque de la culture taïwanaise à l’étranger. C’était un colloque clos, uniquement pour les taïwanais. Moi, je suis du continent et je ne peux pratiquement pas aller à Taïwan ; pourtant j’ai une partie de ma famille là-bas, à cause de la guerre anti-japonais et de la guerre entre le parti communiste et le parti nationaliste. Mon grand père est membre du parti nationaliste, il a donc été obligé de s’enfuir à Taïwan. Pour cette raison, jusqu’à maintenant, j’ai un très fort attachement pour cette île. Je pense que ce pays doit avoir un état tout à fait indépendant dans ce monde, pour réussir à faire perdurer la civilisation chinoise. Je pense même que cette possibilité est peut-être meilleure que tout ce qui se passe sur le continent, dans la république populaire de Chine, que je n’aime pas trop.

– Mais toi où vis-tu ?

J’ai vécu principalement à trois endroits. Le premier c’est la Montagne Fraîche, jusqu’à l’age de 13 ans, puis j’ai quitté la montagne pour continuer mes études au collège dans la petite ville de Jixi, qui est le lieu d’origine de l’encre de Chine. Puis l’université à Nanjing. Et maintenant Paris. J’aime bien Nanjing parce que c’est la vieille capitale de la république de Chine et c’est un endroit très riche en histoire : dans la longue histoire chinoise Nanjing a été dix fois capitale. Mais à chaque fois les dynasties ont été très courtes, parce que, le sud de la Chine étant très beau et très agréable à vivre, les empereurs étaient attirés là-bas, par les beaux paysages et parce que les gens là-bas vivaient heureusement. On n’y avait donc presque aucune conception de la guerre et des situations très dures qui avaient lieu dans le Nord entre les mongols et les peuples des pays du centre. Au Sud, on est toujours très doués dans l’art, dans la littérature, dans ce qui est au-delà du simple niveau de la survivre.

– Comment as-tu commencé ton travail de création ? Un souvenir ?

J’ai commencé à travailler très tôt, pour gagner pas forcément de l’argent mais au moins du respect, et devenir quelqu’un de « spécialiste ». Au tout début pour moi cela consistait à faire du dessin pour des gravures : dans l’art des meubles en Chine on est toujours habitué à graver les motifs qu’on a vus, comme les fleurs, les oiseaux, les arbres, les pins, les bambous, les champignons immortels… Tous les trucs dans le taoïsme. Donc j’ai travaillé dans un atelier d’ébénisterie dans un style très classique. J’ai appris le travail très vite et les résultats étaient esthétiquement très beaux. Je suis le seul qui était capable de faire ça à 11 ans. Une autre activité : en Chine, quand arrive la fête du printemps, on a l’habitude d’écrire avec un pinceau et de l’encre des « poèmes parallèles », c’est à dire des poèmes écrits sur des feuilles rouges collées sur les portes, et qui signifient le bonheur. Avant la fête, pendant trois ou quatre semaines, toutes les familles écrivent ces poèmes, et chez moi j’étais aussi la personne qui les écrivait.

– Quelqu’un dans ta famille t’as incité à pratiquer?

Oui : ma mère. La première fois que j’ai dessiné, j’ai fait un très grand dessin dans la maison, à peu près 3/4m. A ce moment là ma famille était en train de construire la maison et il y avait plein de pinceaux et de craies. J’en ai utilisé une pour dessiner un arbre de la Montagne Jaune, que j’avais vu souvent sur des calendriers. J’avais 6 ans environ. Et ma mère était très étonnée. Mon grand père aussi était un grand amateur d’art, il faisait de la calligraphie, de la gravure sur bois, connasait très bien le kung fu… Il est comme un chevalier au Moyen-Age. Il a une attitude très courageuse, un peu comme un héro.

– De tout ce que tu dis, au sujet de ta précocité notamment, on a l’impression que tu mets en évidence une sorte de don. Est-ce vraiment le cas ?

Oui, parce que je suis toujours plus sensible à ça qu’aux autres choses, et je me suis toujours intéressé à l’art, jusqu’à maintenant. Donc c’est quelque chose qui vient du feu intérieur. Personne ne m’a donné l’éducation, parce que je n’ai aucun professeur, en fait.

– Tu pratiques plusieurs médiums : la peinture à l’encre, la calligraphie, la gravure de sceaux, la photographie. Comment les as-tu tous découverts ? Qu’ont-ils en commun pour toi ?

J’ai toujours fait beaucoup de peintures à l’encre de Chine. Depuis les Song du sud (1127-1279) on pratique une combinaison, une fusion de la peinture, de la calligraphie, des sceaux et du poème ; les quatre vont ensemble et sont présentés dans une seule oeuvre. Les peintures que j’ai vues depuis l’enfance sont des peintures de lettrés après la dynastie des Yuan, un peu plus tardive. J’ai vu ces peintures vers 8 ans, chez quelqu’un qui est un proche de ma famille qui avait de véritables œuvres des Qin (1368-1644) et Ming (1644-1912), parce que la région de Hui où je suis né est une région très classique. Au début je ne gravais pas les sceaux, parce que je ne connaissais pas la technique et je n’avais pas de pierre, alors j’utilisai un crayon rouge pour les imiter. Mais à ce moment-là je ne connaissais rien du tout de l’art « lettré » chinois, je pensais juste que ça c’était la peinture, et que tout le monde devait faire comme ça. Mon premier sceau en fait c’était vers 10 ans. A ce moment là j’ai pris conscience de la beauté calligraphique, et j’ai aussi commencé la calligraphie.

– À propos, peux tu nous expliquer ce que c’est qu’un sceau ?

J’ai fait une conférence à Paris VII sur la gravure de sceau. C’est un art très courant en Chine depuis les Shang (1600-1046 av. JC) c’est-à-dire les premières dynasties chinoises. C’est un témoignage, une sorte de signature très privée. Ca peut avoir plusieurs fonctions : si c’est un sceau privé c’est le nom de la personne, sinon c’est un sceau associé à une fonction de l’état (empereur, grands fonctionnaires, généraux…), et dans ce cas c’est un symbole du pouvoir. Mais à l’époque des Han (206 av.JC – 220 ap. JC), toute la famille en a : c’est le premier sommet de l’art des sceaux.

Sur les peintures, c’est l’artiste qui signe avec son sceau personnel. Avant, les lettrés faisaient la composition, les caractères, le « design », et donnent ça à graver à un ouvrier. Mais à partir de l’époque des Yuan, les lettrés, c’est à dire les artistes, gravent leur sceaux eux-mêmes.

– Actuellement tu travailles sans professeur. En as-tu déjà eu ?

À l’université à Nankin j’ai eu deux professeurs, de calligraphie et de photographie. Pour la photographie c’était très classique. Les points de vue du professeur restaient dans l’époque de Bresson, des années 50 en France. Ma série Montagne de l’âme (http://hujiaxing.com/works/montagne-de-lame/) est un résultat de ce genre d’éducation. Personnellement j’ai appris l’histoire de la photographie en lisant à la bibliothèque.

– Cet enseignement a l’air d’avoir eu peu d’importance pour toi. Peut-on dire que tu es autodidacte ?

Oui. Je ne suis pas du tout académique, comme les lettrés des grandes dynasties. Je n’ai pas de professeurs et je n’ai pas travaillé auprès de grands maîtres. J’ai mis ça sur mon cv pour convaincre les gens ici en France et pour qu’ils remarquent que j’ai une bonne technique.

Mais j’ai confiance en moi, et ce que je fais n’est pas moins bon que ce qui sort de l’Académie. Ils sont peut-être plus fort sur les techniques, mais dans leur pensée esthétique ils sont moins forts et moins actifs.

– Sur ta carte de visite il y a écrit : « Artiste lettré ». Tu te présentes donc d’emblée comme un artiste…

J’ai hésité pendant longtemps sur cette identité. C’est le mot sur lequel j’ai le plus réfléchi quand je suis venu en France. Parce que en Chine on a jamais l’occasion de penser à ça. En Chine on vit comme on vit, on n’a pas besoin de chercher une identité. Mais quand je suis en France je dois souvent me demander : « qui suis-je ?».

Je dis que je suis un artiste parce que depuis que j’ai 8 ans je suis sûr que je serai un artiste, bien sûr. Mais je trouve que l’éducation qu’on reçoit mène vers d’autres directions, de plus en plus loin de la voie artistique. J’ai été déçu.

Je vais vous dire une histoire : quand j’étais au début du lycée, vers 16 ans, j’ai décidé d’échapper à cette éducation pour devenir vraiment un artiste ; donc je ne voulais plus étudier les mathématiques et la chimie, parce que j’étais trop nul. Mais j’ai rencontré un très grand obstacle auprès de la famille. C’est la première fois que je me suis rendu compte que souvent on peut dire une chose mais qu’en fait on agit autrement : ma famille depuis mon enfance est très favorable à ce que je poursuive ma création (ma mère m’achète toujours du papier, de l’encre et quand je travaille dans ma chambre tout le monde reste calme pour que je puisse me concentrer) mais quand moi-même j’ai décidé d’être un artiste, tout le monde s’y est opposé. Je me suis donc trouvé très en doute dans ma vie.

Après j’ai su la raison : l’éducation de l’art en Chine est très décevante et ce sont toujours les gens un peu en échec qui le font. Alors on a dit à ma famille : « Si Jiaxing  est un des meilleurs élèves à l’école et qu’il peut aller dans les meilleures universités, pourquoi il veut étudier l’art, qui n’offre pas un futur très clair ? ». Et surtout, la situation pour les artistes en Chine est trouble.

Donc j’ai continué à faire des études, et pendant 3 ou 4 ans au lycée j’ai arrêté l’art. Alors ma passion pour la création s’est transformée en écriture et j’ai écrit beaucoup de choses : trois livres assez épais avec de la prose et des poèmes et aussi des traductions anglais/chinois.

– Tes études te servent quand même ou tu préfères te consacrer pleinement à la création ? Parce que tout de même, un artiste lettré, traditionnellement, est un créateur certes, mais c’est aussi un savant et un connaisseur de l’histoire des arts qu’il pratique et de sa civilisation. De ce point de vue, « Artiste lettré », c’est académique comme titre…

Artiste lettré en fait c’est opposé à académique. Académique est une chose, traditionnel en est une autre. Moi, j’adore l’art classique, l’art traditionnel, parce que ça mérite d’être respecté et recopié même. En art chinois, classiquement, si on veut devenir un artiste, il faut toujours recopier les grands maîtres. Moi je fais ça aussi, c’est une manière traditionnelle de faire mais pas forcément académique.

Au début du XX°s tout le système de l’éducation de l’art a changé avec la génération de LIN Fengmian et de XU Beihong qui ont fait leurs études à Paris durant les années folles. Et peu à peu on a emprunté le système académique Russe : pour rentrer à l’école des beaux-arts il fallait maîtriser les techniques du dessin, de l’aquarelle, de l’huile qui ne sont pas du tout chinois. Donc je suis hostile à l’académisme chinois, c’est vraiment une copie sans adaptation de l’académisme occidental. On a déjà une tellement longue histoire sur l’art, il ne faut pas l’abandonner.

– Concrètement le statut d’artiste lettré n’existe plus, et on pourrait penser que cette option artistique n’est plus possible aujourd’hui…

Il y en a encore mais c’est une existence plutôt discrète. L’académie de l’art (du début du XX°s) a été remplacée par les associations de l’art, et la plupart des artistes sont membres de ces associations. Ces associations sont fondées et gouvernées par l’état, et les artistes ne sont finalement plus que des fonctionnaires. Il y a l’association de la peinture, de la calligraphie, de la musique…Ça fait donc partie de la politique culturelle de la Chine. Pour moi bien sûr c’est une contrainte : on n’a pas de liberté de création. Avant, à l’époque des artistes lettrés, c’était très différent : l’état était fondé sur le confucianisme et tous les artistes avaient le même but, ils voulaient se consacrer au développement du pays et de la civilisation. La Chine traditionnelle est confucianiste en effet et c’est pourquoi elle était tellement puissante.

– Travailles-tu en relation avec d’autres artistes que tu fréquentes ? Des confrères qui on un projet comparable au tien ?

En Chine non. J’ai mon professeur qui est membre d’une association mais les artistes d’associations sont très traditionnels et conservateurs, donc, la plupart du temps, opposés à ce qui est avant-gardiste. Moi avant j’étais aussi comme ça, mais finalement je me suis de plus en plus « modernisé ».

– Jusqu’à l’art contemporain ?

Pas vraiment. Il y a des œuvres très bonnes, mais souvent c’est nul. Mais c’est un art « sous nos yeux » donc pas encore vraiment examiné.

-Il y a quand même des artistes actuels dont tu te sens proche ? Chinois en particulier ?

Oui Zao Wou-Ki…très peu en fait…Il y a des artistes que j’aime beaucoup mais ils sont déjà passés. Par exemple : WU  Changsho, QI Baishi, ZHANG Daqian, LIN Fengmian qui peignent à l’encre et qui accumulent toutes les techniques traditionnelles, à la différence de Zao Wou-Ki, qui est une exception.

– Tous réalisent d’une certaine façon une rencontre de la Chine avec l’occident voir même en particulier avec la France. A l’évidence c’est un aspect important pour toi…

Pour moi c’est très important parce que parallèlement, quand moi je fais ta connaissance, c’est intéressant pour échanger ses idées. Par exemple si je parle à un chinois, c’est pas du tout pareil parce qu’on a le même contexte et toujours les mêmes idées. Or la rencontre des idées peut donner des choses intéressantes.

J’ai déjà une racine de l’art chinois et donc en ce moment je suis structuré par la philosophie et la pensée chinoises ; mais je viens en France et je rencontre des idées et l’art des occidentaux. D’après moi, l’art ne doit pas être défini par les frontières et il doit inspirer les peuples, être toujours reconnu par tous les gens. En France je me suis beaucoup demandé : « qu’est-ce que l’art ». Et la j’ai déjà une réponse : l’art ne doit pas être enfermé dans un musée, il doit être dans la vie. Il faut faire quelque chose qui est vivant.

-Tu désires une vie retirée. Tu es nostalgique de certaines époques que tu ne pourras jamais connaître ?

(Rire) L’Age d’Or ! Pour la plupart des gens il y a toujours quelque nostalgie de l’Age d’Or. Par exemple moi si on me demande à quelle époque j’aurais aimé vivre, c’est pendant les Song du sud et les Tang. A cette époque les artistes étaient très libre et respectés, pas comme en Chine actuelle où les chinois sont très insensibles à l’art. Aujourd’hui pour l’artiste, s’il est indépendant, c’est très difficile pour lui parce qu’on ne connaît pas l’art, à part l’art officiel et l’art traditionnel. Et l’art traditionnel est devenu un symbole du temps passé.

– Et donc d’une certain manière on peut dire que toi ce que tu veux c’est retrouver l’essence de la tradition chinoise ancestrale tout en ayant un désir fort de modernisation et c’est en ça qu’on ne peut pas dire du tout que tu as une position conservatrice…

En fait avant j’étais peut-être conservateur mais maintenant je ne le suis pas.

– Et pour toi ça passe par un meilleure connaissance de l’art moderne occidental ? Tu t’es intéressé à Matisse par exemple…

Je dis que l’art moderne en France et en Europe m’a poussé à la modernisation. Avant j’avais toujours le souci de ça, mais j’ai toujours pensé que c’était trop difficile de dépasser les maîtres du temps passé et qu’il fallait faire une réforme dans l’art chinois, mais je ne savais pas comment. Mais maintenant après l’étude de l’art moderne j’ai quelques idées.

– On a parlé des artiste chinois que tu aimes et ce sont toujours des peintres…

Il y a aussi des écrivains, surtout des poètes ! Par exemple LU XUN, ZHOU Zuoren, HU Shi, XU Zhimo, au XX°s. Un de mes poètes préférés reste cependant LI Bai, de la dynastie des Tang. Si je me demande quel poète français pourrait se rapprocher de lui, c’est peut-être Baudelaire. Ils sont tous les deux très romantiques et leurs poèmes ont une forte imagination.

-Une chose importante chez Baudelaire c’est l’idée de la décadence. Est-ce que c’est aussi cette même esthétique ?

Non, ils sont ressemblants juste du côté romantique parce que son imagination est plutôt chaleureuse, très ouverte, immense. Parce qu’il est au milieu de la dynastie des Tang. Une des époques les plus riches et les plus fortes.

-En gros on peut dire que tu vois dans les artistes de la fin du XIX°s et de la première moitié du XX°s occidental quelque chose qui rejoint l’esprit des artistes chinois anciens ?

Non, en fait j’ai essayé de faire cette comparaison mais presque sans résultat. C’est trop différent, parce que la modernisation de la Chine traditionnelle est née au sein de la tradition, donc c’est un progrès cumulatif. Mais si on vient en Europe la peinture moderne elle-même est contre la tradition, et je ne sais pas si c’est bien ou mal, mais d’après moi c’est une modernisation brutale. En Chine, les techniques, les matériaux sont toujours les mêmes. Par exemple la peinture des Yuan est une synthèse des peintures précédentes assortie d’un apport de nouvelles techniques, et pour moi la modernisation en Chine c’est ça. En Europe c’est fondamentalement différent.

-Ta technique principale à toi ça a l’air d’être la photographie. Pourtant tu n’as cité jusqu’à présent aucun photographe…

Il y a LU Nan à qui je rend souvent hommage. Il vit retiré, on ne connaît pas son apparence, mais il a produit beaucoup de chef-d’œuvres. Il a fait de la photographie comme Cartier-Bresson, c’est à dire plutôt de reportage, toujours sur un sujet fixe pendant deux ou trois ans. Pendant quinze ans il a réalisé une trilogie consacrée aux marginaux de la société chinoise : les paysans tibétains, les catholiques de chine, les malades mentaux… Il touche le point sensible, notamment les difficultés sociales. C’est un photographe humaniste.

-On pourrait s’attendre aussi à ce que la photographie, dans la continuité des peintres lettrés, te serve surtout à développer le genre du paysage, comme tu sembles d’ailleurs le faire dans ta série Montagne de l’âme…

Cette série est aussi influencée par la photographie humaniste, parce qu’il y a aussi des photos de personnes. Il s’agit de la continuité de deux chose : la première c’est shanshui, la deuxième c’est la photographie humaniste, qui est aussi une nostalgie du temps passé. Nous avons connu aussi une « belle époque » en Chine mais avec les réformes et le régime actuel les conditions pour un Age d’or disparaissent peu à peu. Cette série est aussi une mémoire de mon enfance, de mon âge d’or. Je veux évoquer les Chinois parce que nous avons le même contexte. Parce que si on met trente ans derrière nous, dans les années 1960/1970 tous les chinois étaient des paysans. Maintenant, à cause de la civilisation, ou plutôt, à cause d’une destruction politique, notre environnement est ruiné ainsi que notre mémoire de la terre.

– Maintenant je voudrais à mon tour vous poser une question. D’après vous l’art moderne a eu quel genre d’influence sur nos vies d’aujourd’hui ?

AC. Tout à l’heure tu as dit quelque chose de précis, « tu as dit l’art c’est la vie » et « l’art n’est pas fait pour rester dans les musées ». Donc pour moi en effet l’intérêt principal de tout l’art moderne, c’est à dire fin XIX° et première moitié du XX°s en gros, c’est un certain souci de désacralisation de l’art. Je dis ça dans le sens où antérieurement, l’art était toujours lié à une forme institutionnelle et à un pouvoir qui avait notamment pour conséquence de le réserver aux sphères dominantes de la société, ce par quoi il se trouvait aussi forcément lié à un passé de référence qu’il cherchait toujours à conserver d’une manière ou d’une autre, d’où l’idée de sacralisation. C’est ce genre de choses que la modernité cherche à contester et ça se manifeste évidemment jusque dans les formes même de la création : la révolution cubiste par exemple montre que l’art moderne part sur des principes de créations qui sont en rupture avec les principes antérieurs. Dans l’histoire de l’art moderne on évoquera toujours la peinture, la sculpture, l’architecture mais il y a aussi le cinéma qui contribue à l’esprit de la modernité : les cinéastes de la Nouvelle Vague par exemple considèrent que le cinéma est un art populaire par essence, qui montre la vie elle même parce qu’il procède directement d’elle. Donc d’une certaine façon, on peut dire que la modernité cherche à placer l’art le plus proche possible de n’importe qui, c’est à dire en dehors des institutions centralisatrices qui elles-mêmes ont à s’ouvrir autant que possible. Mais aussi, par voie de conséquence, la modernité révèle la pratique artistique elle-même, le fait de créer, comme étant un possible pour chacun. Parce que dès lors, les règles qui régissent la création et qui reposent sur un certain principe de liberté placeront la culture, sa connaissance et la création elle-même hors de tout académisme.

MT. On interroge beaucoup plus l’œuvre en elle-même, la matière en elle-même, on utilise des matériaux moins nobles, on fait des collages, on met du relief sur une peinture, on met du sable…Par exemple sans le Bauhaus on n’aurait pas de cuisine moderne…C’est un exemple extrême que je prends, le fonctionnalisme etc…

JH. Oui donc moi c’est aussi la même conception, c’est de désacraliser l’art qui est attaché aux lettrés donc à une élite pour le mettre dans la vie populaire.

AC. Oui et ce qu’il y a d’intéressant c’est que dans la modernité occidentale, cette désacralisation elle est rupture. Toi d’une certaine façon tu récupères la tradition telle qu’elle est pour essayer de la déposer, en la rénovant, sous le regard de tout le monde. 

JH. C’est une possibilité oui, c’est quelque chose de faisable, mais il y a bien d’autre possibilités…!

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