Création en actes, espaces de vie / rituels, expériences de terrain, Récits

Couleur temple

par Yves Bergeret

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Dans la section Epuisement du quartier Titan de la ville du Port. A La Réunion, l’île volcanique surgie récemment – selon le temps géologique – du fond de l’Océan Indien, sans plateau continental, sans aucune autre île visible sur l’horizon. L’île qui a très lentement commencé à être peuplée au dix septième siècle, sans génocide préalable comme aux Antilles, sans commerce triangulaire. Juste ce haut volcan effusif qui ne connaît pas d’explosion, mais de lentes coulées occasionnelles de lave dont certaines touchent l’océan. Dans la masse épaisse des scories du volcan, de très profondes Ravines, aux parois très raides et couvertes de végétation. Ravines taillées à vif par les pluies tropicales massives dans la matière frêle des déjets du volcan. Et parfois un violent cyclone. Puis la paix à nouveau de l’océan vide.

Des peuples divers se côtoient dans les piémonts du volcan, près des rives. Comme arrivés au bout du monde sur ce gros volcan qui pousse son mutisme vers un ciel creux, et qui pousse encore, encore. Ce volcan : demandant quoi ?

Peuples loin de tout, loin des terres originelles de leur culture, vivant lentement un syncrétisme qui s’invente peu à peu, chaque jour. Une rumeur humaine de l’Océan Indien, syncrétisme lente houle à peine bourdonnante. Comme une périodique sortie de cérémonie de telle ou telle religion où les fidèles après l’intense contact de prière ou de sacrifice ou de quelque rite avec leurs dieux et avec cette insituable énergie surnaturelle qui met le monde en mouvement, dans le mouvement d’une colère énigmatique, comme cette sortie de cérémonie où les fidèles se détendent, se saluent, réjouis de la pluie sacrée qui les a rincés, vivement rincés, avant de partir chacun dans sa direction familiale ou privée ; mais l’île est brève, courte, enclose sur elle-même, n’a aucune proche voisine ; et la communauté des hommes, au sortir de la cérémonie, reste sur place, dégingandée, vacante à elle-même, dans un sourire tacite qui est aussi celui de l’abandon assumé dans une rumeur inattribuée.

Ile escale de la Route des Indes. Et pour cela son port de commerce qui a pour nom tout simplement Le Port. Ses entrepôts, ses quais où s’entassent par centaines des conteneurs. Sa vie laborieuse, discrète sous le soleil intense. Son sommeil lourd. Sers quartiers pauvres. Et voici les ruelles en damier de Epuisement. Une digue relevée, et c’est après les dernières maisons le flot silencieux de l’Océan. Là, un cimetière pauvre dont les croix et les tombes sont , comme dans quelques autres cimetières de l’île, couvertes de carrelage.

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Face à ce cimetière simple, de l’autre côté de la rue, par-dessus une palissade de guingois et de beaux arbustes, se devine un assemblage de pinacles, petit dôme, lions blancs en plâtre à la gueule rouge vif, et du jaune vif, et du rouge. Une vivacité abrupte, un jaillissement. Un jaillissement de couleurs par-dessus le murmure atone des lieux. Inattendu. Semble-t-il, un petit temple hindouiste, avec l’éloquence hardie de gestes imprévus de couleurs vives.

Je frappe à la porte du jardinet. Une femme de ma génération ouvre et je lui dis  « permettez-moi de vous dire mon admiration pour votre usage de la couleur car je suis poète et peintre». Elle ne semble pas surprise, ouvre mieux sa porte, appelle son mari. Je répète mon admiration. « Alors entrez, entrez ».

Le soir approche, sous le ciel moins aveuglant les couleurs ressortent plus. Immédiatement le jardinet, très propre, présente un saisissant empilement d’objets de toute sorte. Dans un petit meuble vitré vertical, juste à gauche de l’entrée, quelques dizaines de statuettes catholiques de dévotion saint-sulpicienne. Autour de la porte d’entrée de la maison même, grande ouverte, et en haut au dessus de cette porte, des images pieuses hindouistes sur papier, divinités à bras multiples, corps bleus ou rouges, tiares et couronnes chatoyantes. Des animaux de porcelaine posés au sol, éléphants, chiens, petits dragons. Le sol brille de carreaux de carrelage très propres. Quelques plantes vertes.

On me fait entrer dans la pièce principale de la maison, juste là. Un extraordinaire agglomérat d’objets soigneusement entretenus, brillants, de toute culture ; personnages, animaux, et les objets décoratifs de restaurant chinois ne sont pas les moindres. Tout ce peuple de statuettes et d’images nous regarde, statique, respectueux et non menaçant, comme les saints des vitraux des cathédrales gothiques ou les effigies des mosaïques byzantines. Tout ici, certes, est petit, mais si propre, si bien dressé sur ses socles, sur ses pieds, sur ses pattes, que le monde entier semble présent, serré, regardant, attendant, prêt pour on ne sait quelle liturgie polyphonique. Le goût européen n’a pas fonction ici, l’homogénéité non plus. Ce qui est en travail c’est l’accumulation, le monde à l’envers de sa dispersion, comme un doux intérieur de volcan avant qu’il ne se livre ou ne se délivre dans la dispersion de ses coulées d’énergie dans l’espace, dans les pentes et les Ravines et enfin dans les profondeurs obscures de l’océan vide. Bric à brac extraordinaire, oui hors tout ordre ; ou plutôt dans l’ordonnancement souriant de la prolifération. Sur la large table de salle à manger, une nappe brodée et au centre un grand vase avec de fausses fleurs brodées sur de discrètes armatures de fer et, entremêlées avec elles, six ou sept vraies plumes de paon. L’homme ajoute qu’il aime réparer les objets, bibelots, statuettes et qu’il les recolle. Je pense : qu’il recolle le monde émietté. Qu’il retrouve  et redonne, démiurge salvateur, une unité au monde qui ne cesse de se disperser dans le désarroi de la fragmentation.

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Puis le mari et la femme me disent : « allons aux couleurs que vous avez vues de la rue ». On contourne la maison. Bric à brac encore, très propre. Puis un bout de jardin sous une large bâche en plastique, au sol la terre nue, mais deux planches où marcher. Puis une sorte de chantier où du matériel de construction s’entasse. Puis encore un coude, voici, l’autre côté de la maison. Tout un parcours, mais en quelques dizaines de mètres carrés. Le labyrinthe, le contournement. L’obstacle, l’évitement, l’arrivée enfin. L’égarement mais la progressive lucidité vers de plus en plus nettement de paix et de joie, vers lumière calme et couleurs vives. Comme le jardin Gwell de Gaudi à Barcelone. Comme l’île ici, offrant dérobade sur l’océan vide et sans doute redoutable. Comme le volcan de l’île, geste de la terre en fusion qui émerge et replonge dans l’océan. Apparaître, se dérober, se révéler, sourire, s’effacer. Souriante volte, souriante pirouette sur le vide : la couleur, la couleur qu’enfin voici au bout du parcours tout en opacité et en énigme que nous venons de faire dans ce dédale de contour de la maison.

Et ici un petit temple familial hindouiste. Splendide, original, très vivant. Un autel à gauche, petit édifice vertical de trois mètres cube, son socle, son dieu assis et drapé, son auvent, revêtement de carreaux de carrelage en couleurs crues et très vives partout, même au sol, sauf la divinité très expressive et fruste, affublée des couleurs simples et vives de son visage et de ses mains, et des couleurs brillantes du drapé qui la ceint. Et un autre autel, et un édifice plus large avec le même genre d’auvent, et l’ébauche d’un couloir carrelé lui aussi, et des divinités et des divinités.

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Une vingtaine de divinités à la très intense présence visuelle, avec leurs divers attributs animaux, matériels ou humains. Pourtant ici pas d’effet de prolifération ni d’empilement. Car les carreaux de céramique simple créent des respirations, au sol, sur les murs, au plafond des auvents, créent comme des vides où l’énergie des divinités se repose, reprend souffle avant de jaillir à nouveau dans les couleurs de leurs rudes corps figurés drapés et maquillés si éloquemment. Et voici sur les socles de presque tous les autels des assemblages frontaux de carreaux de céramique parfois retaillés, composant de splendides paysages géométriques abstraits, simples, très expressifs.

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Conversation simple et directe à propos de l’usage des couleurs, si vives ici. Si heureuses.

« Le blanc, dit l’homme, c’est la couleur la plus importante, la lumière, une force universelle. Le rouge : la force, le respect. Le bleu, c’est la nuit, c’est une force. Le jaune, c’est la divinité. Mais le vert clair ou sombre du carrelage à plat au sol, ce sont les Ravines, l’océan ». Nous nous présentons alors vraiment les uns les autres. Je l’avais à vrai dire déjà fait en frappant à la porte, en ce qui me concerne. Mais lui : « Philippe Lusigny, et ma femme, nous sommes tamoul, sur cette île depuis quelques générations. Je suis prêtre, guérisseur, peintre, sculpteur, cuisinier. J’ai soixante ans ». Tous deux parlent plus le créole réunionnais, mais l’expression française est très claire. La femme ajoute : « je suis catholique ». Philippe dit à son tour : « moi aussi, mais tous ces dieux sont la même chose, le même mouvement sacré du monde, et nous y participons tous en étant la réincarnation de nos ancêtres et nous serons réincarnés en encore d’autres êtres ».

Alors arrive cette phrase mystérieuse, répétée avec insistance : « Toutes les couleurs sont possibles ». Je la comprends ainsi à présent : toutes les couleurs, évidemment dans l’usage vif et franc de ces petits édifices, rendent visible, concret et réel ce qui habituellement est latent, voire presque effacé ou oublié dans le bavardage terne du monde, dans le brouillard d’une existence sans lucidité ni conscience. Les couleurs sont le possible du monde : elles rendent présente cette densité éthique, voire sacrée, du monde qui d’habitude échappe ou rampe dans une pénombre embrouillée. Je vois alors au trois petites portes d’entrée à un autel collectif où siègent frontalement huit divinités et latéralement trois divinités d’un côté, autant de l’autre, par terre des grands carreaux de céramique gris. Brillants, très propres, luisants. Mais gris. Philippe explique : « le gris, c’est dur, en même temps la mort et la vie, le gris et le marron représentent la terre. »IMG_4422

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Dans cet autel collectif aux quatorze divinités, un long socle carrelé, sur lequel sont posées les effigies divines drapées en tissus monochromes très vifs. Devant elles des galets volcaniques sombres que Philippe et sa femme sont allés chercher sur le rivage derrière la maison. Vingt à trente centimètres de haut. Eux-mêmes légèrement drapés. Galets nés du volcan, poreux, roulés au fil des intempéries et des crues dans les profondes Ravines jusqu’au littoral où les vagues de l’océan continuent de les caresser et de les polir et de les saluer.

Philippe explique que ces galets s’appellent Lingam, à l’intérieur de cet édifice, mais que sur les socles des autres autels, plus ouverts sur l’extérieur de la courette et du jardinet, ils s’appellent Kalu, « roche de mer ». C’est dans ces lingam-kalu que réside la divinité. L’effigie figurative de la divinité, dressée juste derrière son galet sombre, est la première apparence de la divinité ; sa seconde apparence est la globalité de son autel ; sa troisième apparence est l’assemblage de carreaux que Philippe a collés sur la partie verticale basse du socle, en quelque sorte au pied de la divinité : une parure géométrique abstraite, qui est en fait le paysage mental ou symbolique ou allégorique de cette divinité. Parure basse d’une beauté remarquable, sobre, où les surfaces découpées de couleurs vives ont une présence dansante et rythmée d’une grâce extraordinaire. Quant au galet volcanique, origine du processus qui aboutit à la surrection épique de la couleur, Philippe le marque de trois ou cinq légères empreintes de couleur, posées du bout d’un de ses doigts nus.

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Bien des fois je reviens saluer Monsieur et Madame Lusigny dans leur temple familial et dans leur maison. Philippe parle plus, répond volontiers à mes questions. Il m’explique qu’il crée les effigies des divinités en ciment-colle qu’il modèle sur une armature de fer et de bois. Il a appris seul à sculpter, a mis au point lui-même tous les procédés qui lui sont utiles. Puis il peint en couleurs très vives, mais cette fois mates et sans aucun brillant ni vernis, les visages et les mains. Aucun dégradé, des contrastes aussi vifs que dans les personnages créés par Gaston Chaissac ou par Dubuffet dans son Hourloupe. Les effigies de divinité se dressent sur leurs socles, frontalement. De leurs prunelles noires, elles nous regardent droit dans les yeux. Elles sont prêtes à engager une tonique joute oratoire. Elles sont prêtes à jouer devant nous et même avec nous une pièce de théâtre, grandes marionnettes qui s’animeraient d’un rien et déclencheraient des flux de parole peut-être épique entre le « bourdon » fondamental du divin sacré du galet clos sur lui-même et le vide de l’océan et du ciel. Mais dans l’aube de cette théâtralité qui pourrait jaillir et à jamais ne jaillit pas se tient la couleur pure. La couleur droite comme un jet sonore avant la vocalité, avant la syllabe, avant le nom, avant la phrase. Et finalement ce sont les carreaux de céramique brute qui nous convoquent le plus.

Ce que Phlippe Lusigny fait dans les tours et détours de son temple familial c’est un jeu – comme on dit un jeu de cartes – d’écailles progressives. Ecailles qui nous parent pour qu’enfin nous puissions nous avancer sans crainte dans le vide du monde, dans la violence, un jour possible, des cyclones. Ecailles de la couleur, du bleu, du rouge, écailles du jaune qui nous protègent du vide, de la destruction, de la crainte. Ecailles qui nous projettent aussi dans l’aventure de la parole dont nous aurions eu peur. Couleur aube de la parole, de la parole ferme et claire.

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Par ses effigies très expressives de divinités, par ses jeux de carreaux de couleur, Philippe a créé dans son temple familial un monde dense, très dense. L’île qui semble flotter dans une sorte d’indétermination que j’évoquais tout au début de ces pages, ici devient plus concrète, plus drue, riante, gouailleuse même. Je demande à Philippe s’il rêve. Il répond qu’il est voyant et a de très nombreux rêves, aussi bien quand il est éveillé que dans son sommeil. En outre il est, ajoute-t-il, guérisseur et sait par pure intuition divinatoire conseiller les soins utiles à ceux en souffrance qui viennent le consulter. Une énergie de vie le traverse, une voix sourde et profonde l’habite et le traverse elle aussi. Il dit : « je suis guidé, c’est la voix des ancêtres, je ne sais pas ce que je fais ».

Comme je remarque l’équilibre presque magique qui porte tel détail, comme je remarque la légèreté aérienne et paradoxalement dure d’un assemblage de carreaux de céramique colorée, il me répond, en guise d’explication, et à plusieurs reprises :« c’est vite fait ». Je crois l’expression parfaitement adéquate. Le « je » du créateur artiste occidental n’existe pas. Le sujet de ce verbe faire est le pronom démonstratif Ce, indéterminé et inattribué. Il est traversé par ce flux créatif, dont une modalité peut en effet être la voix des ancêtres, et qui vient se sédimenter dans la couleur. Et ainsi l’apposition de la couleur sur le socle de la divinité est-il l’équivalent de l’apparition des miracles chrétiens. Un moment d’accomplissement soudain, hors temporalité, « vite ». La couleur-vite.

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 Dans son temple Philippe a fait se lever du sol carrelé six piliers ; et du socle de l’autel le plus à gauche, lorsque l’on entre dans la courette sacrée, il a fait surgir un demi-pilier. Les six piliers sont tous habillés de carreaux de céramique d’abord sombres, « c’est la terre » dit Philippe, puis plus clairs au fur et à mesure que l’on monte, et avec de belles et simples apparitions de bleu, « c’est le ciel et ses grands vents », puis sombre enfin, « la nuit » là où le pilier semble devenir chapiteau pour porter le toit d’un auvent. Pour, unis, rythmiquement unis, porter le destin, le quartier, la ville. Pour porter le ciel. Pour aussi lui offrir où enfin se poser, lui qui vide tourne sans fin dans une solitude où le nom n’a pas cours. Là haut, dix lions veillent sur nous, entourent le ciel qui se pose ou s’en ira.

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Le poteau porteur le plus étrange est celui, isolé, sans frère symétrique, seul à l’angle droit de l’autel d’accueil. D’ailleurs demi-poteau. Etrangement : en son bas le bleu vif du ciel, mais ensuite un entrelacs ascendant de formes sinueuses brunes, carmin et vertes : comme une calligraphie non par l’encre noire mais par de larges volutes de couleur. Calligraphie non lisible pourtant. Car la divinité qui siège ici est Hanuman, le dieu-singe qui est aussi le dieu-vent, le dieu singe grammairien qui connaît et fonde la grammaire du monde. Savant il porte le monde. Il porte les montagnes. Il porte le volcan de l’île. Philippe l’a figuré cinq fois : par une image pieuse classique encadrée et suspendue au fond de l’autel, par son effigie de ciment-colle aussi fruste qu’expressive avec un vert sombre mat colorant sa peau, par son lingam galet volcanique sombre, par la globalité de son autel et enfin par la parure carrelée qui s’affiche sur le devant de son socle. Hanuman est la force du vent et de la pensée : il porte dans sa main gauche une montagne boisée : l’image pieuse la montre. L’effigie de ciment-colle la montre, fruste comme le jeune volcan de l’île. La parure carrelée du devant du socle la montre une troisième fois, la montagne, rien que la montagne.

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Montagne paradoxalement au sol, déployée en deux seules dimensions, merveilleux rythme ludique jouant sur une calme et rayonnante symétrie, montagne radieuse de triangles effilés, de losanges et de rectangles. Le rouge, au sol ; puis le bleu, le brun et le blanc crème jouent dans une jubilation légère. Des éléments carrelés verts nomment les arbres de la montagne. Au dessus du sol aux rectanglesrouges, dans la montagne claire sept cercles ocre-jaune clament dans un son simple et pur la bienfaisance ardente du soleil, la connivence de la lune, le septuple écho de la parole qui n’est pas là, s’esquive dans un sourire, pourtant pourrait bien advenir et former enfin la grammaire du monde. En haut deux carreaux symétriques portent un feuillage brun réaliste, naïf, comme le dépôt de l’intuition des dieux et de leur connivence, légères feuilles mortes près de la cime de la montagne, près du cratère du volcan de l’île.

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Partout dans le temple les carreaux de couleur très vive alternent avec des carreaux plus nombreux, pâles, neutres, lisses dans une sorte d’attente déliée. Car la couleur-vite appartient à cette temporalité rare, à cette fulgurance de l’apparition qui ne se perçoit que si elle est entourée de quasi vide. Repos, violence, repos, violence, repos, violence.

Une fois l’an, me dit Philippe, il effectue un grand sacrifice collectif. A la demande il effectue plus souvent de petits sacrifices privés. A l’aide d’un des trois énormes coutelas-haches tamoul à bout recourbés qu’il me montre et que lui a fabriqués un forgeron du quartier, il décapite d’un seul coup  énergique un cabri au dessus d’une fosse rectangulaire où le sang caillé noircit la terre. Puis dans une fosse voisine carrée il verse le sang du sacrifice sur un fond de sable maintenu très clair. Le rouge du sang est redit par de nombreux carreaux de céramique rouge vif tout autour des deux fosses. Une divinité dont la peau est peinte de rouge très vif trône sur son socle juste à l’arrière de la double fosse.

On apaise l’inquiétude ambigüe du divin par le sang du sacrifice. De ce geste de mort on densifie soudainement le réel qui pouvait se mettre en langueur et en crise. Violence pour recréer l’ordre et l’harmonie du monde, pour rééquilibrer la paix. Et justement l’instrument visuel pour stabiliser le réel en fuite, l’outil pour le convoquer et en redistribuer la toute puissance rayonnante, c’est le carreau de céramique de couleur vive. Philippe dit qu’il le préfère à la peinture car « il est créé grâce au feu, il est beaucoup plus solide, il est plus durable, il est plus fort. Il a de la force ». On cuit en effet le carreau de carrelage, on le soumet à l’épreuve radicale du feu. Puis on le taille, le découpe, le presse dans la mâchoire du coupe-carreau. Il naît par un geste de violence.

Dans le temple familial de la famille Lusigny, le carreau de couleur enchâsse l’espace, au sol, sur les parois des socles des autels, au plafond de certains auvents d’autel. Il est rigide, d’un seul plan, implacable. Mais en même temps l’air circule partout, le vent, l’alizé, la lumière du jour et la faible rumeur du quartier. Philippe a disposé les carreaux de couleur de telle sorte qu’ils n’enclosent rien ni n’excluent rien. Son temple n’a pas vraiment de téménos, c’est-à-dire de coupure d’avec le monde extérieur. On arrive à son temple par une circulation en tour et détour dans son jardinet, certes. Mais tout est fluide, léger, disponible au passant et au hasard. Le temple n’est pas un autre monde, il n’est que le monde quotidien légèrement densifié par le théâtre des vingt divinités balançant entre galets volcaniques sombres et effigies-marionnettes prêtes à jouer ; il n’est que le monde légèrement densifié par les cris de joie que sont les carreaux de couleur posés debout, collés debout sur les socles des autels. D’ailleurs Philippe, au fil des années, a laissé se développer un jeu subtil d’oppositions et d’alternances entre le mat et le brillant, entre le lisse et le rugueux, entre le carreau clair reflétant presque comme un miroir et le ciment-colle opaque comme une bouderie des dieux, entre le fluide et le dur.

Parfois il laisse intact le carreau, dans sa forme carrée presque banale. Parfois il le taille net, d’un coup de coupe-carreau, en triangle, en losange, en forme très effilée de couteau ; et la douceur stable de la forme disparaît alors laissant place ici à un jet de rouge sang, là un grumeau de bleu nuit. Parfois il laisse le motif décoratif, assez banal, d’un carreau en son entier, parfois il le taille à vif si bien que ce motif désarticulé de lui-même tend à devenir les traces d’une écriture surnaturelle, graphie d’une divinité rêveuse qui affleure la conscience mais oublie de se laisser lire.

Strict, droit, brillant, tranchant est le temple. Mais en même temps, fluide est-il, léger, aérien, souple comme un sourire dans lequel rien ne pèse. Et notre conversation d’ailleurs, ou la parole labile de Philippe, ondoie librement dans cette partie un peu plus dense de notre monde où la couleur nous aide à nous ancrer en nous-mêmes, à l’ombre du jeune volcan mutique.

Ainsi va le temple, en construction depuis trente ans ; d’abord il avait été constitué d’un petit ensemble d’autels de bois entourés de tissus unis très vifs. Vaste œuvre en cours. Philippe à présent prévoit d’ajouter une cuisine sacrée, un nouvel autel, un portail d’entrée. En les bâtissant, en les sculptant, en les peignant de ses mains.

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Sur le séjour de création d’Yves Bergert à La Réunion (fin décembre 2013), voir aussi :

La dimora del tempo sospeso : http://rebstein.wordpress.com/2014/01/06/attente-couleur/

Carnet de la langue-espace : http://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2014/01/10/volcan-gauche/

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