Création en actes, expériences de terrain, Notes du cadrans, Notes du cadrans I

Notes du cadrans I. Déménagements – 1

L’idée d’utiliser des appartements vacants, de faire fond sur cet événement social de la vie ordinaire que constitue un déménagement afin d’organiser, à un jour d’écart, un duo de performances, n’est survenue que peu de temps avant les événements effectifs. Dans le groupe d’amis qui s’est trouvé informellement réuni au cours des deux actions des 24 et 25 février dernier au soir, personne, avant je ne sais quel événement déclencheur, n’avait pensé à transformer le hasard des deux déménagements de Su Bei et Hu Jiaxing tombant la même semaine, en une sorte d’action collective. Trois jours encore avant le 24 au soir, date de la première performance chez l’artiste chinois Su Bei, en banlieue parisienne, il n’en était en effet question, je crois, pour personne ; sinon de façon silencieuse, tacite — et alors nous n’en savons rien.

« Trois jours avant » est la date possible d’un de ces déclenchements. Celui-ci a eu lieu dans l’appartement de l’artiste Hu Jiaxing, calligraphe et photographe, lorsque Tian Dexi et moi-même l’avions aidé, un soir, à préparer quelques cartons en vue de son prochain départ. L’événement déclencheur, s’il y en eu, aurait alors été initié par Tian Dexi. À un moment il a bien eu l’idée d’organiser quelque chose dans l’appartement, vide et en train d’être repeints, pour la veille au soir du déménagement effectif : un petit événement, réunissant un groupe d’amis, puisque l’occasion se présentait de pouvoir bénéficier d’un espace entièrement libre pour, peut-être, y créer quelque chose. Il aurait pu lui-même apporter un objet, de ceux qu’il trouve puis transforme en oeuvres, objet auquel il lui fallait déjà réfléchir un peu et que nous aurions découvert – si les choses s’étaient vraiment passées ainsi – le soir en question. Dans ce contexte le mot d’ « exposition » a bien été prononcé. On s’en est servi, je m’en souviens, pour qualifier ce qui commençait d’être projeté, sous la forme, donc, d’une présentation ouverte, dans un lieu investi à cet effet, d’un certain objet de nature explicitement « artistique » ; on objet quel qu’il soit, même une toute petite choses ; un objet prétexte, pouvait-on dire, rien de très déterminé en tout cas à ce tout premier stade – celui du moins que j’envisage comme tel – de l’élaboration du projet : ce n’était là qu’une proposition, une idée, vague, pour commencer d’y réfléchir.

Mais, pensait-on déjà : à quoi donc fallait-il qu’un ou plusieurs objets, qu’une exposition, ou qu’autre chose encore dans ce que le vocabulaire de l’activité artistique nous permet de désigner, serve finalement de prétexte ? Dans l’appartement de Hu Jiaxing, avant que les choses se décident à prendre la tournure finale dont je voudrais rendre compte, il se rendait progressivement assez clair que ce n’était pas selon une telle conception, « expositive », de l’oeuvre, que les chose devaient au mieux prendre forme. Si objet il y avait eu – car, en fait il n’y en a eu aucun, du moins pas sous la forme matérielle que nous pouvions attendre – ce dernier ne se destinait à rien moins qu’à se transformer une « oeuvre d’art » exposée. Ni une oeuvre d’art, ni même un prétexte, en réalité. On pensait à un objet plutôt comme une sorte de moyen, un pied à terre purement conventionnel, transitoire, pour se diriger à la fin vers autre chose. Une autre forme d’art, peut-être ; quelque chose, du moins, se laissant guider par d’autres souci que celui de transposer, voir de reproduire dans la sphère privée sous la forme de l’exposition, un mode d’accomplissement devenu bien banal du fait artistique ; quelque chose se concevant moins comme un événement « artistique » au sens restreint du terme, que comme un contexte d’action et d’échange, ou une situation, en un sens encore à définir.

Cette situation. Elle se repère et se définit ici à minima par un contexte, ordinaire, en tout cas non-homologué « artistique », dicté par une nécessité de la vie courante : on supposait qu’une certaine pensée artistique pourrait trouver à s’y glisser, et des moments de création y apparaître plutôt que des oeuvres d’art au sens habituel du terme. Il fallait situer à un tout autre niveau le lieu d’émergence de cette valeur artistique ; et peut-être, déjà, la situer au niveau des interactions, ou des échanges entre personnes humaines, là où, se disait-on, la forme d’une oeuvre  sans objet semble à tout moment  pouvoir prendre effet. Ainsi donc s’orientait déjà chez Hu Jiaxing, avant que l’impulsion ne se manifeste plus loin – selon ma perspective – l’idée de ce que nous appelons encore provisoirement ces deux « performances » du déménagement.

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Réflexions, société

notes du cadrans – I.1

par Arsène Caens

           Ici comme ailleurs, on ne sait pas toujours s’il faut effectivement parler d’art, ou même de création en un sens très général, pour évoquer tout ce qui semble se positionner dans la continuité de ce que nous avons longtemps appelé de la sorte, en « Occident » du moins. Nous disons « dans la continuité », mais nous pourrions dire simplement « par rapport » au domaine de l’art, tant de très nombreuses entreprises – celles qui en proviennent – entendent désormais s’en désolidariser nettement, et d’autres – celles qui n’y sont pas nées mais pourraient témoigner vis-à-vis d’elle de quelques d’intérêts communs – ne cherchent pas à s’en rapprocher. Comme s’il fallait ne plus être tout à fait dupe, aujourd’hui, de cette utopie devenue bien difficile à poursuivre, celle – héritée des Lumières par exemple – de l’existence d’une communauté esthétique où tous pourraient se retrouver autour d’une façon commune de faire de « l’art », de le sentir et de le penser. D’elle et des usages qui lui survivent sans représenter pour les actions « artistiques » actuelles un appui dans leur effort pour se soutenir le plus au centre possible de la société qui les suscite et à laquelle ils répondent, il s’agirait alors de se détourner.

À aucun moment l’activité artistique ne saurait dès lors s’abstraire de tout son environnement social. On peinera même à qualifier d’« environnement » – comme s’il fallait que l’art s’en sépare aux fins de le contempler depuis un ne sait quel point fixe – ce qui en constitue bien au contraire la première matrice. Très certainement, ce social qui l’englobe, la conditionne et la traverse, cette indéfinissable activité « artistique » dont le nom même, assez proche de s’estomper, reflue malgré tout de temps à autre dans nos esprits, en est le nécessaire terrain d’ancrage. En un sens restreint, l’activité artistique serait alors un des secteurs, un des pivots qui l’articulent et à travers lesquels on ne retrouverait ni plus ni moins qu’une activité collective parmi d’autre. Mais en un autre sens, l’activité artistique pourrait aussi choisir de se tourner, avant de s’y fondre complètement, vers cette société dont les activités de la science, des médias, du rituel religieux, des pratiques ordinaires quelles qu’elles soient – écritures, promenades, hacking, usages communicationnels de l’images… -, seraient devenu le lieu de construction d’un domaine élargit de l’art ; élargi au point de s’identifier au domaine social dans son entier, dont chaque partie et micro partie pourrait dès lors constituer un terrain d’action pour l’art. S’ensuivrait un immense gain d’influence, de puissance peut-être ou de légèreté pour une activité artistique exposée, dans le même mouvement, à une menace pour son nom comme pour la reconnaissance de ce qu’elle fait et de ce au nom de quoi elle le fait.
Une nouvelle pratique de l’art, donc, ou quelque chose qui y ressemblerait. Mais alors quoi ?

On sait déjà qu’elle le reflèterait exactement, ce monde social, qu’elle en serait devenue une des expressions les plus littérales et très transparente, cette nouvelle activité « artistique » devenue la seule, peut-être, susceptible d’accoster à toutes les rives, de s’infiltrer dans tous les secteurs avant de ressurgir face à nous spectaculairement. Une voie ouvrant vers des possibilités peut-être nouvelles de le rejoindre en tout point, de le mettre à notre portée qui que nous soyons, ce monde social qui nous travaille et que nous travaillerions nous-même plus librement : voilà ce à quoi penseraient les choses et les personnes qui nous parlent aujourd’hui depuis ce monde de l’art élargit, dont les frontières à aucun moment ne sont claires. Une même aptitude s’y conquerrait progressivement, y apparaîtrait par bribes ou de manière éclatante entre leurs mains et les nôtres, par laquelle l’action de constituer le social, de le faire être tel qu’il est – ou pourrait-être – par nul autre biais que celui de l’invention, pourrait désormais prendre le nom d’art, ou s’en trouver un nouveau. Invention de gestes, de collectifs, d’êtres ; de façon d’agir, de communiquer, de se mettre d’accord ou de s’opposer. Inventions de formes sociales, donc ; c’est à dire en sommes : d’éthiques. Mais alors l’éthique de qui et pour qui ? Nous ne savons pas toujours qui fait cela, qui serait positionné pour s’y livrer à profit et pour tous. Il se peut toutefois que cette interrogation n’aie pas grand sens, si du moins nous gardons à l‘esprit que le social est fondamentalement multipolaire, que par conséquent les entreprises, les propositions et les éthiques naissent de partout, diversement.

Sur le moment et même après coup, on ne distingue pas toujours nettement la valeur ni la portée d’une action, artistique ou autre. Des discussions naissent alors qui font s’échanger tous les points de vues, à propos des actions qui n’auraient rien d’un art véritable, parce que justement elles fuiraient au loin le social ; celle qui s’y plongent au contraire mais tendent à confirmer le social institué, notamment dans ses grandes lignes séparatrices ; celles, plus stimulantes, qui le changeant en quelque chose d’un peu différent, faisant bouger les lignes dans l’attente d’alliances et d’appuis venant de l’extérieur ; enfin celles qui bouleversent radicalement tout l’espace social, le transformant en quelque chose de tout à fait autre, pour qui serait déjà révolutionnaire. Mais déterminer les choses dans un sens ou dans un autre ne doit pas – ou du moins, peut ne pas – être nécessairement notre priorité. Nous pourrions déjà nous assurer de suffisamment bien voir ces choses, notamment lorsque nous nous essayons à les mettons toutes – ou du moins certaines suffisamment diverses – côtes à côtes ; sans préjuger de ce qui peut valoir ou non comme nouveauté, force marquante de proposition ou action ordinaire. Il se pourrait qu’un tel positionnement, qui prendrait alors la forme d’une approche globale du monde de l’art, se mette à nous renseigner sur le mouvement général de ce à quoi nous tenons, en terme de valeur artistique, dans ses survivances ou sa disparition concertée vers plus ou mieux qu’elle. Ou vers rien. Ou vers elle toute entière, mais sous des formes entièrement nouvelles. Se demander ce qui peut relier, sous la forme d’une continuité, ces divers moments parmi d’autres que nous citons, est peut-être ce qui devrait primer à nos yeux dans la marque d’ouverture sur des mondes que nous cherchons à identifier pour le moment.

Nous disons des mondes, plutôt qu’un monde de l’art ; plutôt que l’unité d’un domaine de l’art et de la création, nous partons de la diversité des pratiques qui s’y manifestent. C’est ainsi que, par souci, en particulier, des différences entre « médiums », on commencerait alors par évoquer comme autant de domaines indépendants – non convergeant vers une idée et un but transcendantal commun – par exemple l’écriture – « littéraire » ou non, artistique ou non – les arts plastiques ou conceptuels – ceux de l’objet, ceux de l’image, ceux de l’immatériel… – la composition musicale, la pratique instrumentale, les arts de la performance, etc. Progressivement, et dans des termes qui nous éloignent plus encore de l’idée d’une spécificité de l’artistique par rapport à d’autres activités sociales, on se bornerait à évoquer des actions, des textes, des images, des objets, des dispositifs, des interventions, là où ne serait alors plus questions que de voir le pragmatisme progressif de propositions éclatées (pouvant se présentant comme « expérimentales »), de travaux en cours ou d’actions situées. Finalement – et c’est bien là que nos nous situons désormais – nous gagerions qu’une pratique – un medium, un langage, un contexte de travail ou de réflexion – engage toujours bien plus qu’une forme d’expression ou un outil pour l’action. C’est bien à une modalité de l’agir social que nous renvoient toutes ces pratiques dont le point commun, plutôt que celui – dépassé – de l’art en son sens restreint, serait plus profondément celui d’une construction de notre propre subjectivité, de notre propre indépendance d’individu pour le collectif et pour le reste du social.

Ce n’est donc pas selon les paliers successifs de l’histoire de l’art que nous regarderons les choses, mais plutôt dans une simultanéité de pratiques où le non-artistique le plus complet trouve une place centrale, rejoint finalement le coeur de nos préoccupations. Sur le rapport d’un souci commun de pratiquer l’art dans le social, la réalité globale d’un monde de l’art fait de plusieurs mondes eux-mêmes tournés non plus vers l’art mais vers la société, pourrait nous apparaître mieux que dans les séparation que nous pratiquons le plus souvent entre toutes ces sphères. Sans compter que tout ce qui peut manquer à un monde dans son projet de se faire accepter, et peut-être même reconnaître , se trouve – c’est bien un effet structurel des champs sociaux – dans les autres mondes. D’où notre premier souci, consécutif à une approche du social dans l’artistique – et inversement – de voir d’abord la complexité d’une situation faite de pratiques toutes contemporaines, et de se représenter ces dernières simultanément. Et c’est bien parce que chaque pratique nous révèle déjà à elle seule tout un monde social, qu’il y a tout lieu de penser que l’orientation vers telle ou telle façon d’agir, de se présenter de telle façon ou de telle autre dans le champ sans frontière de la pratique artistique, est d’abord l’effet de différences voir de profonds éloignements sociaux, que ces éloignements préexistent à la volonté de l’action, en constitue même le point d’ancrage vers le souci de leur dépassement. D’où notre second souci, celui de favoriser, si nous le pouvons, une certaine circulation entre des mondes dont pourrait s’ensuivre, dans la formation de notre regard sur les choses, le sentiment d’une lente et profonde continuité.

Ainsi les moyens d’action et d’expression, mis en jeu dans leur positionnement plus ou moins direct par rapport à la question de l’art, formulent à chaque fois un souci, certainement commun, des valeurs de l’art et de leur dépassement. Les enchevêtrements qui se révèleraient dans les mondes ainsi mis en rapport donneraient l’idée d’une certaine répartition, en ordre dispersé mais se croisant parfois, de la diversité des mondes de l’art ; ou plutôt : des mondes sociaux à l’intérieur desquels, à certains moments, l’élément artistique intervient pour révéler le social même. La construction que nous opérerions de la réalité contemporaine des monde de l’art, criblée de tous ces soucis là, serait à la fin de nature radicalement multipolaire. Comme production de représentation et comme façon d’agir, les pratiques artistiques ainsi mis en vue nous seraient alors devenues équivalentes dans l’efficacité qu’elles tiennent respectivement dans les mondes sociaux dans lesquelles elles naissent. Et la pratique artistique quand à elle serait devenue entièrement combinable – dans ses modes de fonctionnement -, compatible – dans ses valeurs -, et finalement homogène en tout point à son espace social, y compris et surtout dans ce qu’il y a en lui – et à nos yeux – de plus extrêmement ordinaire.

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Entretiens, installations et expositions, travail en cours

Tian Dexi – vies d’objets

Depuis notre dernière rencontre, Tian Dexi a participé à plusieurs expositions, déménagé et changé d’atelier. Il travaille désormais dans la ville de Bagneux et nous revient d’une exposition personnelle à la galerie FELD+HAUS, à Francfort.  À partir du 13 janvier 2015, il participera à la nouvelle  exposition du groupe Via.

Nous le redécouvrons ici dans son nouvel espace de travail, où, progressant quelque part entre minimalisme et spiritualité post-moderne, ses installations d’objets trouvés continuent d’interroger les hasards de l’environnement matériel contemporain.  

*

(entretien réalisé le 01/11/14, propos recueillis par Arsène Caens)

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Mon atelier change tout le temps. Là il a changé d’endroit, puisque j’ai déménagé, mais à l’intérieur aussi les choses bougent énormément. Toujours de nouveaux objets, etc. C’est vraiment des trucs trouvés dans la rue, partout. Après, ça dépend de l’espace où je pense exposer. En fonction de mon projet il y a des objets qui entrent ici. Et avec un espace précis en tête peut-être que je vais créer une pièce en particulier avec tout ça…

Tu réalises toutes tes oeuvres dans ton atelier ?

Ca dépend, il y a des trucs faits sur place aussi. Dans l’espace directement. Mais l’atelier c’est bien pour regarder. C’est pour ça que je mets des choses au mur. Pour me souvenir, parce qu’avec le temps tu vois tu oublies. Alors que si je vois l’espace où j’ai posé les choses, tout à coup je peux avoir une idée pour faire une installation. C’est comme ça.

C’est quoi tous ces chiens sur la table ? C’est ce qu’on voit en premier en rentrant…

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Tous ces chiens je les ai trouvés dans une benne il y a une semaine. C’est impressionnant…

Et tu sais ce que tu vas en faire ?

Pas encore, je réfléchis…

Et ça, c’est des oeuvres où des outils de travail ?

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Non, ça c’est pour imprimer. Ça je sais pas trop, tu mets le pied ici (il montre)… Mais c’est un truc cassé. C’est la partie du dessus qui m’intéresse. Je l’ai trouvé devant une pharmacie en sortant de chez Alin (Alin Avila, critique d’art et éditeur) et je l’ai réparé hier. Je le mets dans un ensemble fait avec différents trucs, je suis en train de réfléchir dessus… :

 

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On dirait aussi un petit temple celui là, avec la forme en croix, le petit chien bien centré qui fait comme un dieu égyptien… Tu y as pensé au temple ?

Je ne sais pas, oui peut-être. C’est vrai, c’est pour ça que j’aime bien ce chien, sa forme… C’est très calme. Moi c’est dans l’esprit, c’est vraiment par hasard que je travaille. Comme ça il n’y a pas de force, pas de pression. C’est pour ça j’ai un côté un peu surréaliste. Je ne pense pas à ces choses, pour moi c’est l’objet, la matière… Après je mets ensemble. Je viens ici pour voir les objets, je regarde, et peut-être des choses vont ensemble… Mais peut-être que ma différence avec le surréalisme, c’est l’action. Bien sûr il y a la culture derrière, l’éducation etc. Mais l’acte, juste comme ça, sans trop d’idée derrière, c’est important. Moi j’aime bien aussi les minimalistes. Mais regarde, chez moi c’est pas minimaliste. Pourtant les pièces que j’ai exposées, chacune, elles peuvent l’être. C’est à dire que je ne suis pas fixé dans le surréalisme ou fixé dans le minimalisme : tout est libre. Ça dépend de l’espace, ça dépend des pièces que je trouve. Et ça dépend de mon état aussi, de ce que je pense ce jour là… (rires)

Et ça pourrait former une oeuvre cet ensemble avec le chien ?

Peut-être, je ne sais pas. C’est en train de se produire, tu vois. Mais hier justement j’ai trouvé cet outil avec de la pierre dessus. Et je l’ai ajouté. Tu vois la forme avec les petites pierres, avec les petites couleurs, comme ça ? C’est magnifique. Et le chien je l’ai monté en haut… C’est tout libre, et tout dépend de ce que je trouve. Le truc autour, c’est un bain pour laver les bébés. J’ai enlevé le truc en tissu et j’ai gardé le métal._DSC3590

Ça c’est un monsieur qui travaille ici qui me l’a donné :

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Il s’appelle Farid et il répare les voitures. On est devenu ami, il sait que je cherche des objets et l’autre fois il m’a donné ça. Il l’a trouvé dans la rue et il me l’a amené. Moi je me fais plein d’amis ici ! Ils sont très gentils. L’autre fois il a perdu son téléphone et il m’a demandé où il pouvait acheter un téléphone pas cher, mais avec Élise on avait un téléphone et on lui a donné. Du coup, ça, c’était peut-être pour dire merci, je sais pas. Sinon il le jette. Lui aussi il bricole les voitures, c’est pour ça je lui dis toujours : « toi et moi on fait le même métier ! » (rires). Chaque chose a sa valeur.
Cette pièce là aussi, c’est trop beau :

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Oui, on dirait un insecte…

Un insecte ? C’est un truc pour le feu. Avec le temps, tout ça… Tu vois c’est abîmé, normalement c’est pas comme ça, normalement c’est bien droit, tu vois. Et il y a ça aussi :

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Ça je l’ai trouvé dans la rue, juste devant l’atelier. Quelqu’un allait le jeter. Il a pris le feu ce truc, regarde la violence ! C’est magnifique ça, putain. Je vais le toucher juste un tout petit peu. Comme je dis : « action peu » (dans un langage franco-chinois). Regarde avec tout ça ! Tu sais, en Algérie les gens utilisaient ça pour faire des bombes, ça contenait du gaz liquide. Et regarde la forme des deux ensembles ! C’est très très lourd, mais heureusement il était vraiment devant la porte, juste là dans la rue. Sinon c’est impossible à transporter. En plus ça roule pas bien.

Qu’est-ce que tu espères que les gens retiennent de tes oeuvres ?

Moi je laisse tout à fait libre, tu vois, pour moi c’est ça la richesse. L’association que j’ai faite a un sens pour moi, mais quand je le montre on me dit à chaque fois autre chose. Voilà. C’est comme ça. Les gens enrichissent l’oeuvre, ça m’intéresse beaucoup et c’est très amusant. « L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » : c’est ça ce que j’ai pris à Robert Filiou. Vraiment c’est une phrase qui a changé ma création. Avant je faisais de la peinture, tout ça, Duchamp je le connaissais déjà en Chine, etc. Mais Filiou je l’ai découvert en France. C’est pour ça je me suis posé la question : pourquoi je fais de l’art ? C’est une question très générale, mais c’est vraiment important.

…SUR L’EXPOSITION DE FRANCFORT…

(devant des photos de ses oeuvres)

Dans ton exposition à Francfort, il y a des oeuvres assez grandes. Tu les as faites sur place ?

Il y a une partie qui est faite ici et une autre là-bas. J’ai trouvé une partie des pièces à Francfort même. Ici par exemple, dans mon atelier, on est dans un garage. C’est des amis, surtout Farid qui a un garage à côté, qui m’a passé beaucoup des choses qui sont là. Moi je prend des choses intéressantes, je fais des essais ici, je dis « bon, je trouve que c’est pas mal », etc. Et voilà. Et puis il y’a des choses trouvées à Francfort. Surtout des tuyaux. En avril je suis allé faire une visite à Francfort pour voir la galerie. Anna Feldhaus a fait une nouvelle galerie et elle avait envie de faire une exposition pour moi en juin. Mais en juin, j’avais déjà un projet à Taïwan, donc ça a été repoussé à octobre. Mais en avril justement, dans la rue, j’ai trouvé pas mal de trucs que j’ai stockés dans la cave de la galerie. Ce que je préfère c’est trouver tous les trucs à Francfort et faire une installation sur place. Là, ça ne suffisait pas pour faire l’exposition en entier, et c’était la première fois. Mais la prochaine fois peut-être je vais faire un truc vraiment comme ça. C’est un projet pour moi : vraiment trouver des choses sur place, comme ça il n’y a pas de transport.

Comme ta dernière exposition à Poitiers par exemple ?

Oui. Mais parfois c’est pas facile. À Francfort c’était différent parce que c’était dans une galerie, pas dans un centre d’exposition comme à Poitiers. La galerie doit vendre quelque chose, c’est son travail. Comme elle est commissaire, elle a carrément envoyé un camion pour le transport des objets, aller-retour de Francfort jusqu’à chez moi à Bagneux, juste pour les oeuvres. Et moi je suis allé à Francfort dans le camion.

Ça c’est les freins d’une moto :

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Là, j’ai relié les deux freins ensemble, donc ça marche pas ! (rires) L’ensemble je l’ai bien poncé. Normalement c’est très rouillé, mais une fois bien retravaillé ça brille comme ça. La forme est belle, on peut imaginer des histoires, peut-être qu’il y a un accident, tout ça… Parce que normalement c’est pas ces pièces que j’avais prévues pour l’expo. Celles-là je les ai faites en une semaine. Parce que, c’est un peu triste, mais j’ai perdu mon meilleur ami en Chine juste avant l’exposition, en septembre. Il a eu un accident de voiture. Mort. J’ai reçu cette nouvelle et j’ai complètement changé le sujet de l’exposition. Tout est avec des moteurs, la voiture etc. Tout est lié à l’accident, la vitesse. Tout ça c’est pour lui.

Celle là elle est incroyable, très bestiale… :

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Oui une bête, ou c’est comme dans le corps, avec le coeur, les tendons tout ça… Cette chose, pour moi, ça va dans une tombe :

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En fait, la pièce, c’est un lit de camp. En Chine on met toujours un animal sur les tombes. En Égypte aussi. Sur le lit, avec la mort, les animaux, il y a beaucoup de symboles… Donc c’est un lit qui se met sur les tombes, comme un animal. C’est comme le petit chien qui passe devant, c’est pour ça j’ai pris cette photo. Ah, encore un chien… (rires). C’est vivant, parce qu’il y a le cactus dedans, au bout des tiges en métal.

Il y a des matériaux avec lesquels tu travailles particulièrement ?

Le métal, le verre, le plastique… Maintenant les tuyaux.

Et le bois ?

Pas beaucoup, ou alors ce sont des objets trouvés qui sont déjà en bois. Mais je fais aussi avec les êtres vivants, les fruits, les choses qui se mangent. Tout est possible. Souvent il faut apporter un peu de vie, une petite branche, etc. Ça dépend, ça change, ce sont des petits sentiments quotidiens… Les fleurs, j’aime beaucoup. Et les poissons, leur bruit enregistré… J’ai fait une super pièce avec ça, mais il y a des gens qui ne supportent pas trop. Parce que ça a l’air très zen, comme l’eau qui coule, etc., mais en fait c’est le bruit des poissons qui boivent à la surface de l’eau, par manque d’oxygène, que j’ai enregistré. C’est très calme, mais c’est un peu violent. Les gens ne sentaient pas la violence en écoutant, mais quand je leur expliquais, ça les effrayait. Il y a toujours des poissons chez moi, mais quand j’habitait à Saint Cloud j’allais à un étang pour pêcher et je ramenais les poissons à la maison pour les manger. Après, avec les arêtes des poissons aussi j’ai fait des pièces.

Et les fruits, dans tes oeuvres qui sont souvent très mécaniques – la mécanique des objets mais aussi du corps, avec les arrêtes justement, aussi les os – ça apporte quoi ?

Pour moi, un fruit, c’est un fruit. C’est pour manger. Je vois la pomme, sa forme, je trouve ça très beau. C’est juste ça qui me plaît. Ça apporte de la vie, ça me nourrit. C’est le quotidien : c’est tout proche de ma vie et de celle des autres. Ça c’est un écran :

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Une grande télé que j’ai trouvée dans la rue. Avec Élise on n’arrivait pas à la porter. Du coup, j’ai enlevé tout les trucs sauf l’écran. C’est vraiment beau. Il n’y a rien, c’est très beau.

*

Toute exposition est à coup sûr un événement. Plus rarement celle-ci devient le support d’un événement fondamentalement imprévu, se laisse frapper du sceau d’un hasard qui lui répond, la baptise, la dépasse. Élise Doss nous parle d’une coïncidence qui a marqué la période de l’accrochage, et la suite.

 

C’était le 2 octobre au matin. On s’était couchés tard la veille pour finir l’installation. On avait même écrit le nom de l’exposition sur la vitre « commonplaces » avec des vieux élastiques craqués de toutes les couleurs. A cet endroit là la vitre était bien propre, au niveau des yeux sur la gauche. A droite, à l’intérieur, il y avait une grande installation de Dexi, un frigo avec une béquille. Mais nous avions éteint les néons qui l’encadraient la veille. Et ce matin, en arrivant, une grande trace de gras, brillante sous le soleil matinal, maculait la vitre. Exactement entre le nom et l’installation, au beau milieu. Comme si quelqu’un y avait projeté quelque chose intentionnellement. Nous nous apprêtions à la nettoyer quand, en y regardant de plus près, nous nous sommes rendus compte que les traces étaient très minutieuses, et ressemblaient étrangement à des plumes. On a pris alors du recul et on a découvert avec étonnement qu’il s’agissait de la trace d’un oiseau. On pouvait voir distinctement le buste, la tête, le bec, les plumes de la queue et légèrement l’aile en haut à droite. Ça a été une grande surprise, presque surréelle, car justement Dexi à un lien particulier avec les oiseaux. Plusieurs de ses pièces passées y faisaient références, notamment sa première installation en France, à Reims : un nid de verre tout en haut d’un arbre. Le jour de notre emménagement à Bagneux aussi, le matin cinq oiseaux sont venus à la fenêtre que nous avions laissée ouverte, à côté du lit, pour nous voir. On a pensé alors que c était un signe: un oiseau qui s écrase, voulant rentrer en avant-première dans l’exposition tout juste achevée, et se cognant fortement à la vitre.
Ce soir-là, lors du vernissage, un ami de Dexi est décédé dans un accident de moto. Toutes les pièces exposées lors de cette exposition faisaient référence au flux de la vie, avec ses accidents, la force physique, ses défaillances, la mémoire, et l’accompagnement médical. Trois des oeuvres les plus importantes étaient constituées de motos mises en pièces, deux freins reliés l’un a l’autre, cinq tuyaux d’échappement rouillés disposés contre un mur, et au milieu du mur central de la galerie, pendus au plafond : un ensemble de tuyaux assemblés les uns aux autres, l’huile de moteur continuant à goutter sur le sol…

photo de la marque de l'oiseau

la marque de l'oiseau

 

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Poésie

Hai Zi – quatre poèmes

Hai Zi (海子, 1964-1989), suicidé à 25 ans, est un des poètes chinois les plus célèbres après la Révolution Culturelle. Emprunte de mysticisme, influencée par la philosophie et l’art moderne occidental, sa poésie, très peu connue du public français, connaît aujourd’hui une grande renommée auprès des chinois de la jeune génération.

 

1 –

《答复》

麦地
别人看见你
觉得你温暖,美丽
我则站在你痛苦质问的中心
被你灼伤
我站在太阳痛苦的芒上

麦地
神秘的质问者啊

当我痛苦地站在你的面前
你不能说我一无所有
你不能说我两手空空

 

La Réponse

Champ de blé,
les gens te voient,
sentent que tu es tiède
et beau.
Mais moi je me dresse, debout, au centre de ta question douloureuse.
Je suis brûlé par toi,
je me dresse sur un rayon douloureux de soleil.

Champ de blé,
questionneur mystérieux !

Quand je me dresse souffrant devant toi
tu ne peux pas dire que je n’ai rien,
tu ne peux pas dire que mes mains sont vides.

 

2 –

《秋》

秋天深了,神的家中鹰在集合
神的故乡鹰在言语
秋天深了,王在写诗
在这个世界上秋天深了
得到的尚未得到
该丧失的早已丧失

 

L’automne

L’automne avance, dans la maison des dieux les aigles se réunissent.
Sur la terre natale des dieux, les aigles lancent des paroles.
L’automne avance, le roi écrit des poèmes.
Dans ce monde l’automne avance.
Ce qu’on obtient n’est pas encore obtenu.
Ce qu’on va perdre est déjà perdu.

 

3 –

《讯问》

在青麦地上跑着
雪和太阳的光芒

诗人,你无力偿还
麦地和光芒的情义

一种愿望
一种善良
你无力偿还

你无力偿还
一颗放射光芒的星辰
在你头顶寂寞燃烧

 

L’interrogatoire

Sur le champ de blé vert
courent la neige et les rayons du soleil.

Poète, tu ne peux t’acquitter
de cette amitié du champ et des rayons du soleil.
Un vœu,
une bonté
et tu ne peux pas t’en acquitter.

Tu ne peux pas t’acquitter
d’un astre irradiant de lumière
qui se calcine sur ta tête
solitairement.

 

4 –

《黑夜的献诗
——献给黑夜的女儿》

黑夜从大地上升起
遮住了光明的天空
丰收后荒凉的大地
黑夜从你内部升起

你从远方来, 我到远方去
遥远的路程经过这里
天空一无所有
为何给我安慰

丰收之后荒凉的大地
人们取走了一年的收成
取走了粮食骑走了马
留在地里的人, 埋的很深

草叉闪闪发亮, 稻草堆在火上
稻谷堆在黑暗的谷仓
谷仓中太黑暗, 太寂静, 太丰收
也太荒凉, 我在丰收中看到了阎王的眼睛

黑雨滴一样的鸟群
从黄昏飞入黑夜
黑夜一无所有
为何给我安慰

走在路上
放声歌唱
大风刮过山岗
上面是无边的天空

 

Hymne à la nuit
dédié à la fille de la nuit

La nuit se lève de la terre,
masque le ciel lumineux et la terre déserte après la moisson.
La nuit se lève de l’intérieur de toi.

Tu viens de loin, je vais au loin.
Ici se croisent de longs chemins.
Le ciel ne possède rien,
comment pourtant me console-t-il ?

La terre déserte après la moisson.
On fait la récolte de l’année,
on coupe les céréales, on traîne le cheval.
Profondément enterrés
les gens demeurent dans les champs.

Le râteau scintille, la paille s’entasse pour le feu,
les graines s’amassent dans le grenier de la nuit.
Le grenier est très sombre, très silencieux, très opulent
et très déserté. Dans la moisson je vois les yeux de Thanatos.

Les oiseaux, comme des gouttes noires de pluie,
volent et pénètrent la nuit dans le crépuscule.
La nuit ne possède rien,
comment pourtant me console-t-elle ?

Je marche sur le chemin,
je chante tout haut,
le vent souffle au-delà de la colline.
En haut, c’est le ciel. Immense.

(Trad. Zhang Bo & Yves Bergeret, à Die, juin 2014)

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La Soif

 La Soif est le dernier grand « poème en espace » du poète-plasticien Yves Bergeret. Composé de onze poèmes-peintures répartis en quatre mouvements, il a été créé à Paris le 14 mars 2014 dans une dramaturgie musicale entièrement développée avec le clarinettiste et compositeur Clément Caratini.

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Accrochage et enregistrement lors d’une répétition (24/02/2014)

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nouvelles

La Cale

par Mohamed Mbougar Sarr

 Quoique le soir fût maintenant tombé, je parvenais encore à distinguer avec netteté les traits du vieux Francis. La nuit était claire ; c’était une des celles-là, peuplant l’été, dont la douceur n’incitait pas à rester à l’intérieur des maisons qu’écrasait encore la chaleur de la journée. Celle-ci, comme si elle avait attendu le soir pour se dégager des murs où elle s’était tapie au cours de l’après-midi, semblait suspendue au-dessus des pièces, nuée immobile et tyrannique.

Le vieux Francis, du reste, ne supportait pas de demeurer à l’intérieur de la vieille maison la nuit venue. Il disait que la vérité, la beauté et le mystère du monde ne s’offraient à l’homme qu’à ce moment de la journée. Et pourtant, chaque soir, sitôt que je lui installais ce vieux fauteuil sur lequel il passait tant d’heures, il fermait les yeux ; et, assis à son côté, je me demandais alors si la beauté, la vérité et le mystère lui importaient réellement, puisqu’il ne regardait jamais le monde pour les y chercher. J’ai passé plusieurs de ces soirées à le regarder fixement, épiant ce moment où il ouvrirait les yeux pour contempler la nuit, l’interroger, la célébrer. Mais cela n’arrivait jamais ; ou du moins, il ne sortait de son sommeil —mais dort-il vraiment pendant toutes ces heures ? — que pour se lever et, après m’avoir souhaité une bonne nuit, rentrer dans la maison que la masse de chaleur, à la faveur de la fraîcheur de la nuit, avait commencé à épargner. Il était alors généralement tard, et je ne le revoyais que le lendemain matin, au moment de préparer la petite salle où il recevait ses patients.

Ces veillées se déroulaient dans un silence profond. C’est bien pour cela que je les aimais. Je n’étais pas très bavard, et le vieux Francis non plus. Après la journée de travail, qu’il passait à recevoir, consulter, soigner des dizaines de gens, je comprenais aisément qu’il eût l’envie de se taire. Je ne lui en voulais pas. Au contraire, j’aimais le regarder, ainsi assis, silencieux, les yeux clos. De profondes rides sillonnaient son front, sur lequel quelques mèches d’une abondante chevelure chenue tombaient. L’air qui se dégageait de lui, fait de gravité et de sérénité mêlées, me plaisait. J’imaginais, au fond des rides et des marques que la vieillesse avait imprimées à ce faciès, des aventures, des douleurs, des exploits, des héroïsmes. Je rêvais en le fixant.

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