Arts, Arts verbaux, nouvelles

La Cale

par Mohamed Mbougar Sarr

 Quoique le soir fût maintenant tombé, je parvenais encore à distinguer avec netteté les traits du vieux Francis. La nuit était claire ; c’était une des celles-là, peuplant l’été, dont la douceur n’incitait pas à rester à l’intérieur des maisons qu’écrasait encore la chaleur de la journée. Celle-ci, comme si elle avait attendu le soir pour se dégager des murs où elle s’était tapie au cours de l’après-midi, semblait suspendue au-dessus des pièces, nuée immobile et tyrannique.

Le vieux Francis, du reste, ne supportait pas de demeurer à l’intérieur de la vieille maison la nuit venue. Il disait que la vérité, la beauté et le mystère du monde ne s’offraient à l’homme qu’à ce moment de la journée. Et pourtant, chaque soir, sitôt que je lui installais ce vieux fauteuil sur lequel il passait tant d’heures, il fermait les yeux ; et, assis à son côté, je me demandais alors si la beauté, la vérité et le mystère lui importaient réellement, puisqu’il ne regardait jamais le monde pour les y chercher. J’ai passé plusieurs de ces soirées à le regarder fixement, épiant ce moment où il ouvrirait les yeux pour contempler la nuit, l’interroger, la célébrer. Mais cela n’arrivait jamais ; ou du moins, il ne sortait de son sommeil —mais dort-il vraiment pendant toutes ces heures ? — que pour se lever et, après m’avoir souhaité une bonne nuit, rentrer dans la maison que la masse de chaleur, à la faveur de la fraîcheur de la nuit, avait commencé à épargner. Il était alors généralement tard, et je ne le revoyais que le lendemain matin, au moment de préparer la petite salle où il recevait ses patients.

Ces veillées se déroulaient dans un silence profond. C’est bien pour cela que je les aimais. Je n’étais pas très bavard, et le vieux Francis non plus. Après la journée de travail, qu’il passait à recevoir, consulter, soigner des dizaines de gens, je comprenais aisément qu’il eût l’envie de se taire. Je ne lui en voulais pas. Au contraire, j’aimais le regarder, ainsi assis, silencieux, les yeux clos. De profondes rides sillonnaient son front, sur lequel quelques mèches d’une abondante chevelure chenue tombaient. L’air qui se dégageait de lui, fait de gravité et de sérénité mêlées, me plaisait. J’imaginais, au fond des rides et des marques que la vieillesse avait imprimées à ce faciès, des aventures, des douleurs, des exploits, des héroïsmes. Je rêvais en le fixant.

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Arts, Arts verbaux, Poésie

Chaque point d’exclamation (poésies destinées à la perte) – Giampaolo de Pietro

/EXTRAITS

 

 

e rifarsi dei gomiti,

fiancheggiando la scala

che porta agli ultimi rami

riferendosi sempre a uno

degli alberi, il più rivoltoso

quello che si proteggeva

con poco e rivolgeva a tutti

un unico saluto ossequioso

 

(la più verde speranza è

la foglia, la più silenziosa)

 

(ma l’albero che di speranze non ne ha,

ha il torso di tronco e le spalle cispose,

i rami insistenti e altri elementi misteriosi

il lato femminile del suo corpo è uno di

questi)

 

 

et se refaire des coudes,

flanquant l’échelle

qui porte aux dernières branches

se référant toujours à l’un

des arbres, le plus révolté

celui qui se protégeait

avec peu et adressait à tous

un seul salut obséquieux

 

(le plus vert espoir est

la feuille, la plus silencieuse)

 

(mais l’arbre qui n’a pas d’espoirs

a le torse de tronc et les épaules gluantes,

les branches insistantes et autres éléments mystérieux

le côté féminin de son corps est un

de ceux-là)

 

 

 

Sans titre1'

 

 

 

 

Le teste degli alberi piantano cimiteri di spiegazioni e teorie.

Anche quello era sfarsi, nella semplice irrimediabilità, della vita.

 

Les têtes des arbres plantent des cimetières d’explications et de théories.

C’était là aussi le défaire, simple, irrémédiable, de la vie. 

 

 

 

Sans titre2'

(trad. Émilio Sciarrino)

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Archives, Arts, Arts musicaux, Entretiens

Messiaen – J.Blanc au piano : une mise en Regards…

Propos recueillis et mis en forme par Arsène Caens

Julien Blanc, pianiste élève au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris nous ouvre les portes de son lieu de travail pour un entretien autour du « Regard De L’Esprit De Joie », pièce tirée du cycle des Vingts Regards Sur L’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen (1908-1992). Enregistré avec le matériel le plus simple, il nous explique par le travail sonore directement mis en exposition les dimensions importantes de sa recherche d’interprète. Le pianiste nous donne l’occasion d’extraire quelques données brutes et personnelles sur une activité rarement détaillée publiquement dans ses étapes d’exploration et d’imagination concrète sur l’oeuvre.   

***

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Claude Guitton – mails en territoire « hors conventions »

 » En préambule à cet échange, je suis celte de la nation Allobroge et la tribu des Vertacomicorii, ceci me servira d’excuse pour une orthographe que je maîtrise d’autant moins que le français n’est pas ma langue, et que nous avons vocation et volonté à revendiquer notre statut de peuple de l’oralité. Ne t’étonne donc pas, je sais que parfois cela rend la compréhension de se que j’écris mal aisé, aussi n’hésite pas à demander des éclaircissements, des précisions sur les passages où elle t’auras plongé dans la confusion. Que veux-tu notre orthographe est à notre image et comme nos territoires souvent imprécise, parfois improbable.

Je suis sans lettre , donc un illettré du Vercors.

Cet précaution prise cela veut dire aussi que ni dans notre langue, ni dans les dialectes germains que nous utilisons occasionnellement nous n’avons de vouvoiement, et comme de plus, nous revendiquant montagnards, à l’altitude d’où je t’écris il n’est pas d’autre tradition que de vivre hors convention en se traitant en égaux, essentiellement pour échapper à des formalismes tueurs d’intentions (et dangereux en cordée), donc effectivement se tutoyer sera une bonne idée et la fonction primera le grade. »

 […]

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Via – rencontre avec Dexi Tian et Cui Baozhong

« Où vas-tu ? », deuxième exposition du groupe de création contemporaine VIA, se tiendra jeudi 30 janvier 2014 à l’Espace des Arts sans Frontières (vernissage dès 18h30), à Paris.

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Après quelques rapides rencontres dans le cadre des réunions organisées par VIA, dans le courant du mois de janvier, nous nous sommes finalement réunis, Cui Baozhong, Dexi Tian et moi-même, pour un entretien à trois voix, œuvres à l’appui – le temps de faire émerger quelques idées sur la constitution du groupe, l’œuvre de Dexi Tian, et d’en saisir quelques points de réponse à la situation actuelle de la création plastique.

Nous attirons d’emblée l’attention sur les autres artistes et membres du groupe non représentés dans cet entretien, et qui seront aussi au cœur de l’exposition du 30 janvier : Shen Shan, Yu Chenni, Zhang Hui, Zheng Le.

Par ailleurs ils seront accompagnés de David Latapie et Vincent Colay (Association française transhumaniste) pour  une conférence intitulée : « Le transhumanisme d’aujourd’hui ».

AC

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Arts, Arts verbaux, Récits

Couleur temple

par Yves Bergeret

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Dans la section Epuisement du quartier Titan de la ville du Port. A La Réunion, l’île volcanique surgie récemment – selon le temps géologique – du fond de l’Océan Indien, sans plateau continental, sans aucune autre île visible sur l’horizon. L’île qui a très lentement commencé à être peuplée au dix septième siècle, sans génocide préalable comme aux Antilles, sans commerce triangulaire. Juste ce haut volcan effusif qui ne connaît pas d’explosion, mais de lentes coulées occasionnelles de lave dont certaines touchent l’océan. Dans la masse épaisse des scories du volcan, de très profondes Ravines, aux parois très raides et couvertes de végétation. Ravines taillées à vif par les pluies tropicales massives dans la matière frêle des déjets du volcan. Et parfois un violent cyclone. Puis la paix à nouveau de l’océan vide.

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Godefroy (-texte en cours de remaniement-)

par Bertrand Agrech

*

Ce récit nous parle d’un viel homme inconnu dans ce monde. Son nom n’évoquera probablement pas grand chose pour vous mais sachez qu’il est en vérité un grand monsieur qui possède dans son vieux sac d’aventurier, une véritable histoire.

Je vivais dans un foyer. Un foyer catholique, pour être plus précis. J’avais une chambre simple au premier étage. Le premier, le deuxième et le troisième étaient réservés aux mecs. Le 4e et le 5e étaient pour les filles. Interdiction totale de se mélanger par étage entre filles et garçons. Chaque type était incité à manger avec le ou les gars de son étage, dans une cuisine commune. C’est de cette manière-ci que mon foyer fonctionnait.

A vrai dire, chacun faisait comme il voulait, en dépit d’un certain nombre de règles à respecter. En outre, comme toute règle, celles-ci pouvaient se contourner aisément. Bien sûr, à bon entendeur.

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Arts, Arts verbaux

Lecture numérique et sinéités

par Mohamed Mbougar Sarr

L’on échoue toujours, aussi[1], à parler de ce qu’on redoute. La crainte a ceci de commun avec la passion qu’elle enlève toujours à la parole sinon sa lucidité, au moins sa clarté. Et le cœur de la peur, comme celui de l’amour, n’est jamais clairement dit : on croit, en le surchargeant de parole, de mots, d’extases, d’exagérations, en conjurer l’aphasie menaçante ; on ne fait en réalité bien souvent qu’en décrire seulement —et seulement, hélas— les effets. Mais les effets ne suffisent jamais, et la peur elle-même n’est jamais vraiment dite, communiquée.

Il se peut que ce soit le fatal sort du langage de n’être jamais qu’incomplet. Mais il se peut également que ce soit nous qui n’y regardons pas bien au premier abord.

Ainsi ai-je longtemps manifesté de la crainte devant l’irruption du numérique dans le geste de lecture sans pouvoir en dire la nature véritable. Je ne fis alors, comme toujours, que trouver des justifications fort annexes et légères: « il me faut le froissement de la page qui se tourne, et le numérique ne me l’offre pas ; j’ai besoin de l’odeur si singulière des pages d’un vieux livre, et le numérique ne m’en enivre pas ; la sensation physique du livre m’est nécessaire et le numérique me l’ôte » etc. Autant de considérations respectables et non dépourvues de vérité, mais insuffisantes, somme toute, à expliquer la vraie teneur de ma crainte du numérique. Le bruissement des pages et leur odeur, la présence physique du livre (son poids, son format…) ne constituent pas le fondement, l’essence du geste de lecture : ils ne sauraient tout au plus en être que des effets, c’est-à-dire un ensemble d’éléments qui en découlent et qui créent une atmosphère à/de la lecture, mais qui ne sont pas essentiellement, à elles seules, la lecture. Ce qui se passe dans l’acte de lecture —je veux dire, ce qui se joue intérieurement— dépasse en effet des éléments d’atmosphère : l’on pourrait même dire que l’un des buts de la lecture est d’arracher l’esprit et le corps à l’atmosphère, à l’ambiance. Et du reste, j’ai appris récemment que certaines tablettes —à moins qu’il ne s’agisse de liseuses, la nuance m’échappe  — reproduisaient désormais à l’identique le bruit d’une page que l’on tourne. Il n’est pas interdit de penser qu’un jour, ces technologies parviendront à reproduire leur odeur. Je ne sais alors, si cela arrivait, ce que je pourrais bien dire pour frapper encore le numérique de ma suspicion de lecteur « précieux ».

Il fallait donc parvenir à dire la crainte.

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Le Monument

par Mohamed Mbougar Sarr  

   Auguste Rodin, en plein milieu de sa promenade du crépuscule, s’arrêta soudain, comme paralysé par une force invisible, immatérielle, ou frappé par une de ces commotions de l’esprit, dont la brutalité contraint à suspendre tout mouvement. Le visage tourné vers le soleil qui se couchait, la bouche stupidement ouverte, la mise peu soignée, la barbe lâchée, empoussiérée et sauvage, l’œil vide et perdu dans l’on ne savait quelle terrible vision, il ressemblait là, au milieu de ce pont qu’il traversait chaque soir à la même heure après une journée d’enfermement et de labeur dans son atelier, à quelque fou aux prises avec une apparition surnaturelle. Cet état dura plusieurs secondes, sans que Rodin parlât, sans qu’il bougeât, sans même qu’il cillât ; puis, aussi brusquement qu’il était rentré dans ce moment de léthargie ou d’extase silencieuse, il en sortit, se retourna et se mit à courir comme un forcené vers son atelier.

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Retrait, lettre et peau

par Yves Bergeret

Dans notre bourg des Préalpes où il est né il y a à peine plus de cinquante ans, il arpente en boitant matin et soir la rue principale ; on le salue, on lui parle un peu, il répond par un lent émerveillement apparent, la bouche très humide, juste quelques mots, souvent répétant ceux qu’il vient d’entendre. Il rend des petits services, balaie la salle d’un bar, le trottoir devant un autre bar, fume ses grosses cigarettes, remonte la visière de sa caquette sur son crâne, rit d’un bon rire lent, ses yeux bleus ancrés dans un paysage de sombre remuement intérieur où il trouve une sorte de réconfort, parmi le glissement abrasif de notre monde.

Avec sa pension de handicapé et quelques sous gagnés ci et là il s’achète des stylos-billes et des crayons de couleur. Il adore dessiner sur des feuilles le plus souvent au format A4. Il en est fier. Il ne sait lire et écrire que les lettres du prénom sous lequel tout le monde le connaît.

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